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M’aimes-tu ?

lundi 19 avril 2010, par Bernard Brajat

C’est la troisième fois que, dans l’évangile, Jésus ressuscité rencontre ses disciples. Nous sommes au bord du lac de Galilée : lieu évocateur s’il en est ! Tout a commencé là, en Galilée, au moment où il appelait les premiers d’entre eux. D’abord André, qui en parlera à son frère Simon avant de l’amener à Jésus qui lui donne le nom de Pierre ; puis Philippe et d’autres suivront au fil des rencontres, au hasard de la route. Les premiers appelés sont unis par le métier : pécheurs des bords du lac. Maintenant que tout semble terminé, ils y reviennent.

Les barques, les filets, les poissons du lac : c’est leur milieu naturel. Ils l’ont retrouvé. Terminée la belle aventure où l’on voyait déjà se réaliser la restauration du royaume de David ! Ce matin-là, ils y sont tous comme au début : il y a même Nathanaël, celui qui s’étonnait d’être déjà connu avant même qu’il fut appelé (Jean 1,45-50). Ils pourraient croire que tout est terminé, qu’il n’y a plus d’avenir… Mais ce matin-là, l’histoire semble leur faire un clin d’œil. Comme si précisément, leur histoire allait commencer là ! Au bord du lac de Tibériade, les disciples sont « sept » : c’est le chiffre parfait. Ici, il peut évoquer la totalité de l’Eglise. Cette Eglise représentée cette nuit-là n’a pas la capacité d’obtenir quelque chose… Elle est inefficace même lorsqu’il s’agit de nourrir un inconnu au petit matin.

Car il leur a fait une simple demande : « Auriez-vous un peu de poisson ? ». C’est à partir de ce poisson demandé, et qu’ils n’ont pas, qu’il les invite à jeter de nouveau les filets. La pêche est « miraculeuse » ! Car lorsque cette communauté choisit de se laisser guider par cet inconnu d’un matin pascal, elle remplit ses filets. L’évangéliste s’empresse d’indiquer qu’il y avait 153 poissons… Pourquoi, autant de détails ? Compter les poissons ? Mais quelle importance ! Ici, un commentateur, habitué des références du monde antique vous dira, avec pertinence, que c’était le nombre d’espèces de poissons qu’on avait dénombré à l’époque dans la mer. Et ces 153 poissons désignent ainsi la totalité des peuples de la terre… Le rapprochement des chiffres semble bien indiquer ici ce vers quoi, et vers qui, nous envoie le Seigneur de Pâques, lui, le Vivant. Il nous invite – comme il le faisait pour la première communauté apostolique – à devenir des « pêcheurs d’hommes » dans le monde entier… ou si vous préférez : dans les mondes méconnus (ou inconnus) qui nous entourent.

Encore plus aujourd’hui, où chacun vit un peu dans son monde, sans vraiment chercher à rencontrer l’autre, Jésus ressuscité nous invite à des rencontres aventureuses. Et pour cela, nous voici maintenant sortis des nombres symboliques pour entrer dans l’ordre des « conversions » ! La rencontre avec le Réssuscité est vraiment source de conversion. Simon-Pierre est confronté ce matin-là à une triple question : « m’aimes-tu ? ». C’est comme en symétrie de ses trois négations de la nuit du procès où il avait déclaré ne pas être son disciple et ne pas le connaître. Or c’est à cet homme « réconcilié », revenu de son reniement, qu’est confiée la barque ecclésiale pour des pêches en « haute mer »… Là où le pécheur du lac n’aurait jamais pensé jeter ses filets !

Depuis que ce passage d’Evangile est lu dans la communauté des chrétiens, on l’a compris comme la volonté exprimée du Seigneur de donner à Pierre une place prééminente parmi les autres Apôtres. C’est vrai, mais çà ne le serait pas autant s’il n’y avait pas eu d’abord cette réconciliation pascale.

Comme au matin de Pâques, le disciple que Jésus aimait est le premier à reconnaître et… à croire. Il est le souffle de l’Amour, il est le versant spirituel de la communauté, de l’Eglise, qui indique à l’Autorité ecclésiale où il faut orienter son regard : « c’est le Seigneur ! ». Il n’y a que l’Amour qui peut reconnaître et indiquer à la communauté la présence du Seigneur. Nos yeux sont souvent « voilés » devant la réalité spirituelle des êtres, devant la présence du Seigneur : il nous faut alors un autre regard pour les découvrir. Mais la responsabilité suprême confiée à Pierre (« Sois le berger de mes brebis ») n’a de sens, n’a de raisons d’être (comme toute responsabilité dans l’Eglise) que si elle est fondée sur l’amour.

« Avant que nous soyons établis là où Pierre a été confirmé, avant que nous puissions dire au Christ : « Tu sais bien que je T’aime », il y a pour chacun de nous ce qui correspond à la trahison de saint Pierre : il y a en chacune de nos vies un aveu qui est notre manière à nous de faire, peut-être, l’économie de la trahison de saint Pierre, de connaître la même blessure que lui, sans commettre cependant un reniement aussi grave. Cet aveu consiste à découvrir qu’on n’aime pas Dieu et à le Lui dire. Christ appelle pour disciples, non pas des indulgents, des mous, des complaisants-sur-soi, mais des guerriers. Et cependant, la première condition pour que leur engagement soit vrai, c’est qu’ils reconnaissent qu’ils portent lamentablement leur vie et leur croix, en la traînant comme ils peuvent, et bien souvent en la refusant.

Celui qui avoue cela à Dieu a commencé d’être blessé en vérité. (…) Entre l’affirmation « Je donnerais ma vie pour Toi ! » et cet aveu : « Tu sais bien que je T’aime », il y a pour nous tous, comme pour saint Pierre, le regard du Christ croisant celui d’un homme qui peut seulement dire : « Tu sais bien que je ne T’aime pas », et qui pleure. Voilà le premier balbutiement que suscite la blessure. »*

P. Bernard Brajat

* Bernard Bro « Jésus Christ ou rien ? » le Cerf 1977