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Le prochain

lundi 12 juillet 2010, par Bernard Brajat

Homélie du 15ème dimanche ‘C’ – 10 & 11/07/2010 – églises de Trespoux-Rassiel et Sacré-CÅ“ur de Cabessut àCahors « Qui a été le prochain de l’homme tombé sur la route ?  »

Elles sont bien construites ces paraboles que Jésus utilise pour enseigner les foules, instruire les curieux qui viennent – comme dans l’évangile d’aujourd’hui – éprouver sa pertinence théologique. Un scribe est venu vers Jésus pour lui poser une question : « qui est mon prochain » ? Jésus – au terme de la rencontre avec lui – inversera la question : « lequel a été le prochain de l’homme tombé entre les mains des bandits ? » Après, il lui appartiendra de mettre en œuvre l’importante question qu’il a soulevé, à savoir ce qui est premier dans la Torah.

Voilà un exemple concret où Jésus a pris soin de situer chacun selon les priorités qu’il met dans sa vie. La parabole peut ressembler à la narration d’un fait divers peu banal quant aux « ingrédients » que Jésus y incorpore… Que des bandits de grand chemin dépouillent un voyageur sur une route de campagne : rien de très original ! L’insécurité n’est pas d’hier. Mais que sur ce même chemin, un prêtre, un lévite et un Samaritain soient les seuls à passer à côté de l’inconnu : il fallait bien que Jésus ne choisisse pas les acteurs au hasard !

Car celui qui s’est fait le prochain de l’homme tombé aux mains des bandits est le seul qui n’a rien à perdre par rapport aux exigences de la Loi. Le prêtre et le lévite, eux, s’ils touchent au blessé (presque mort), deviendront « impurs » et ne pourront pas exercer dans le Temple pendant sept jours. Alors, qu’est-ce qui prime : la fonction cultuelle à tenir coûte que coûte, ou le devoir d’assistance à personne en danger ? Les rabbins avaient débattu depuis longtemps de cette question, en précisant qu’un prêtre devrait faire effort pour sauver la vie d’un homme, s’il pouvait s’assurer qu’il était bien son prochain (Lévitique 19,16b), mais en aucun cas celui-ci ne pouvait être un « Samaritain ». La définition précise du « prochain » avait donc des conséquences pratiques. Autrement dit : « montre-moi tes papiers, et je te dirai si tu es mon prochain » !

Dans cette histoire, le prêtre et le lévite, mis en scène par Jésus, optent pour le commandement de l’amour de Dieu, obligés qu’ils sont par leur fonction de laisser l’homme à demi-mort dans le fossé. Alors, Jésus expose maintenant, avec force détails, l’attitude du Samaritain. Il va faire de cet étranger « hérétique » le héros de l’histoire. En fait Jésus se met en scène lui-même, car Celui qui se penche sur nos blessures, celui qui est venu « chercher et sauver ce qui était perdu » c’est lui, Jésus.

Ce bon samaritain, c’est lui qui s’arrête sur nos blessures, ému de compassion comme il le fait à Naïn pour une veuve blessée par la mort de son fils unique (7,13) ; il soigne l’homme presque mort et, l’ayant conduit chez un aubergiste, il engage ce dernier à prolonger son geste de charité. Jésus va maintenant interroger le légiste – comme il avait questionné Simon le pharisien (7,42) afin qu’il tire lui-même la conclusion de la parabole : « Qui de ces trois, te semble-t-il, se trouve être arrivé prochain de celui tombé en plein sur les brigands ? » Jésus déplace ainsi l’objet du débat : il s’agit maintenant pour le docteur de la Loi de découvrir que le plus important c’est de savoir DE QUI il s’est fait le prochain, et non point QUI EST son prochain !

A la question du légiste Jésus répond : l’essentiel n’est pas, comme tu le crois, de savoir exactement qui est le prochain que tu devras aimer, afin de pouvoir t’acquitter exactement, sans rien de plus, de ton devoir d’aimer. L’essentiel est que tu ne cesses de faire des efforts afin de devenir le prochain qui aime. Ainsi, un Samaritain, étranger hérétique, peut-il retrouver l’inspiration profonde de la miséricorde (qui est geste même de Dieu, et son désir) alors que le prêtre et le lévite en sont restés à la règle, et au commentaire de droit canon…

« La parabole du Samaritain est une de celles avec lesquelles nous sommes le plus familiers. », souligne un moine de l’Eglise d’Orient * « Et cependant je crois que, la plupart du temps nous « manquons » ce qui me paraît être le sommet de cette parabole.
Quel est le sens de la parabole ?
Le Samaritain ne se borne pas à relever le Juif que des brigands avaient assailli et dépouillé. Il ne se borne pas à panser les plaies de cet inconnu, à y verser de l’huile et du vin. Il ne se borne pas à le mettre sur sa propre monture, à le conduire à une auberge, à prendre soin de lui pendant la nuit. Il fait plus. Voici, je crois la chose essentielle : « le lendemain, il tira deux deniers de sa poche, les donna à l’aubergiste et dit : Aie soin de lui, et, ce que tu dépenseras de plus, je te le rendrai à mon retour. »
« Ce que tu dépenseras de plus »… Le Samaritain n’hésite pas à se lancer dans l’inconnu. Il donne à l’aubergiste une sorte de chèque en blanc. Il s’engage à payer, à son retour, les dépenses supplémentaires, occasionnées par le blessé. Il ne spécifie aucun chiffre, il ne met aucune condition, aucune limite. Le dépassement des limites : tel est, à mon sens le secret de cette parabole.
Jésus conclut en disant au docteur de la loi qui, par sa question – « Et qui est mon prochain ? » –, avait été à l’origine de la parabole : « Va, et toi, fais de même ».
« Fais de même ». Ces mots nous sont adressés aussi bien qu’au docteur de la loi. Une chose est de donner une aide limitée et d’en assumer les frais. Autre chose est de s’engager à un « plus » indéfini. Or, c’est ce plus indéfini que le Seigneur Jésus nous demande, et non seulement dans le domaine de l’aide charitable. J’ai parlé d’un « dépassement des limites ». L’appel de l’Evangile est essentiellement cela : un dépassement. »

P. Bernard Brajat

* « Le visage de lumière » par un moine de l’Eglise d’Orient, Ed. de Chevetogne, 1966