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Ce pain, pour tous

dimanche 26 juillet 2009, par Bernard Brajat

Homélie du 17ème dimanche dans l’année B – 26/07/2009 – Saint-Barthélémy, Sacré-CÅ“ur de Cabessut et Cathédrale de Cahors : « la multiplication des pains  »

Aujourd’hui, de par le monde, 925 millions d’êtres humains souffrent de la faim. La faim, dans le monde, demeure la première cause de mortalité…
En 2025, si la situation n’évolue pas, le manque d’eau atteindra 50% de la population mondiale…
Nous nous souvenons tous des images d’émeutes de la faim en 2008 qui touchèrent l’Egypte, le Maroc, les Philippines, Haïti, le Nigeria, le Cameroun, la Côte d’Ivoire, le Mozambique, la Mauritanie, le Sénégal, le Burkina Faso…
Dans nos pays développés, nous voyons la précarité augmenter : des femmes et des hommes de plus en plus nombreux fréquentent les « restaus du cœur », dépendant chaque mois d’une aide alimentaire pour eux-mêmes et leur famille…

Dans une ville du Brésil – paraît-il –, des prêtres étaient intrigués par le manège d’un gamin qui allait chaque jour d’église en église à l’heure des messes… Avait-il plus de dévotion que n’importe jeune garçon de son âge ? Certes, non ! Dans chaque église, cependant, il allait communier. Un des prêtres de la ville finit par remarquer le stratagème et lui demanda s’il « aimait autant Jésus pour aller le recevoir plusieurs fois dans la journée ». Non, répondit le gamin, « mais j’ai faim » ! Dans sa vie misérable, ce gamin des favelas avait trouvé une solution immédiate à sa faim : manger le plus possible de petits morceaux de ce pain distribué gratuitement par les prêtres pour survivre ! Cela ne résolvait pas son problème sur le moyen ou le long terme, mais c’était toujours ça de gagné. Et peut-être que le comportement de ce bambin réjouissait profondément le Seigneur…

Certains d’entre vous – peut-être scandalisés – me rétorqueront qu’il ne faut pas confondre la pain ordinaire et le pain eucharistique. Certes, je sais comme vous, que Saint-Paul dû faire en son temps, une mise au point à ce sujet : ça concernait la communauté de Corinthe où l’Apôtre les appelait à « discerner » entre le repas ordinaire et le « repas du Seigneur » (1 Corinthiens 11,27-29)… Mais voilà ! Dans l’Evangile Jésus semble se scandaliser plutôt de la faim corporelle des foules de son temps. Comment faire pour donner à manger à ces hommes et femmes qui l’ont suivi, qui ont écouté son enseignement (évangile de dimanche dernier : Marc 6,30-34) et qui maintenant crient famine ! Alors, nous le voyons : il n’hésite pas à mettre en œuvre la puissance créatrice qui demeure en lui pour satisfaire d’abord les ventres vides.

Nous – ses disciples – sommes invités à ne pas « escamoter » la réalité matérielle, corporelle, de notre vie. Le Fils de l’Homme est venu sauver des hommes, non pas des anges ! Et c’est une très mauvaise habitude que nous avons prise depuis fort longtemps de parler du « salut des âmes » : Dieu sauve des personnes dans leur totalité, pas des âmes désincarnées. Jésus vient apporter ce Salut de Dieu à l’homme dans sa totalité : son esprit, son âme, son corps, son affectivité, son psychisme. Il y a une autre expression autant étrange que stupide, lorsqu’on dit par exemple d’un enfant mort en bas âge : « c’est un petit ange » ! Non ! Un petit d’homme ne sera jamais un ange ! Et si la misère et la faim auront eu raison de la vie d’un gamin du tiers monde, elles lui ouvriront la seule assemblée dont il participera en paradis : celle des saints !

Jésus a d’abord respecté la faim des corps avant de donner son corps et son sang de Ressuscité à manger et à boire. Le miracle des pains nous est raconté ici de manière très sobre. Mais dans les gestes de Jésus nous pouvons reconnaître une séquence familière pour chacune et chacun d’entre nous : prendre le pain, rendre grâce et le distribuer sont déjà les gestes de la liturgie eucharistique (c’est encore ce que nous allons faire dans un instant). Et cette impression se renforce lorsque nous entendons la suite : douze corbeilles de restes, autant que de tribus dans le Peuple, autant que d’Apôtres autour de Jésus. Ce nombre évoque la totalité du peuple, et tous ont de quoi manger… Il en reste même pour les absents : chacun dans le peuple de Dieu a sa place ! Mais jamais l’évangile de Saint-Jean ne parle de « miracle », toujours de « signes ». Il n’y a que des signes et ceux-ci demandent à être interprétés et relus en perspective : à Cana, déjà, le repas nuptial où l’eau devenait du vin était appelé le « commencement des signes » !

« C’est vraiment lui, le grand Prophète » disaient les gens… C’est la figure évocatrice du Règne de Dieu qui résonnait dans l’esprit des contemporains de Jésus lorsqu’ils pensaient à ce personnage mystérieux. Lorsqu’au Mont Nébo, Moïse prononce son discours d’adieux devant cette Terre Promise qu’il ne foulera pas (Deutéronome 18,15), il évoque déjà cette figure : « Le Seigneur ton Dieu suscitera pour toi, du milieu de toi, parmi tes frères, un prophète comme moi que vous écouterez. ». Et si certains veulent récupérer l’événement à leur profit, Jésus ne veut pas endosser un rôle de Messie-Roi comme le peuple le comprend, et qui lui collerait si mal à la peau.

« C’est la seule fois », comme le note France Quéré dans son commentaire de l’Evangile de Jean *, « dans tous les évangiles, où Jésus utilise la tactique de ses ennemis : poser des questions qui sont des pièges. Philippe joue le rôle du sot et tombe dedans. Sa doctrine semble sortir du front étroit d’un diplômé d’économie : se rendre à la boulangerie (en plein désert !), acheter, compter, et finir sur une division sans reste, au quotient insuffisant !
Mais la réponse d’André est merveilleuse. Il ne s’embarrasse pas dans les calculs, il ne s’inquiète pas, comme l’autre, de la quantité. Il cherche, en regardant la foule, une idée plus subtile. La voici : un enfant, serrant dans ses mains sardines et pains d’orge, où se devine la tendre précaution d’une mère.
L’amour n’est jamais petit. Il donne à tous, s’il donne à un. Il n’est pas rare non plus, et c’est un péché que de douter de sa présence au sein d’une foule. Le miracle est accompli. Asseyez-vous. Il ne fallait pas recourir à d’autres, puisqu’il y avait parmi vous un cœur pur. Il ne fallait pas diviser vos pains, mais les multiplier. Il n’y avait rien à payer, mais tout à offrir. Car si vous leur donnez, ils donneront. Voilà le miracle. »

P. Bernard Brajat

* France Quéré « Une lecture de l’Evangile de Jean » Desclée de Brouwer 1994