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Tranfiguration

dimanche 8 mars 2009, par Bernard Brajat

Homélie du 2ème dimanche de Carême B – 8/03/2009 – église de Saint-Géry : « Il fut transfiguré devant eux  »

Être « transfiguré » : l’expression est passée dans le langage courant pour indiquer qu’une nouvelle, un événement, une situation, a transformé en profondeur la personne jusqu’à manifester sur le visage le bien-être ou le renouveau ressenti. La société dans laquelle nous vivons peut « amocher » des personnes, jusqu’à leur faire perdre les qualités de ce qui est humain. Ainsi l’état de crise dans lequel nous nous enfonçons atteint des personnes, des familles : nous ne pouvons plus distinguer la beauté des êtres dans la réalité prégnante du vieillissement de notre monde.

Les trois disciples que Jésus emmène aujourd’hui « vers une montagne élevée » en ont-ils conscience ? Ce qui est certain, c’est qu’ils viennent d’entendre Jésus leur annoncer les souffrances du Fils de l’homme, et que Pierre a commercé à le « rabrouer » ; puis il insiste sur ce qui attend le disciple, invité désormais à se renier lui-même et à « prendre sa croix » ! Rien n’est donc simple pour ces hommes. L’avenir ne semble pas être fait de lendemains qui chantent… comme ils auraient pu le croire au début de l’histoire. Mais le sens des souffrances annoncées – qui s’ajoutent aux difficultés du temps présent – va leur être révélé dans une sorte d’illumination.

La montagne décrite comme « élevée », et qui doit leur être cependant familière, évoque bien le lieu où la Torah fut communiquée à Moïse, où Il a parlé à Elie. Alors, aujourd’hui, nos disciples sont transportés dans une sorte d’entretien privé : leur quotidien terne pourrait bien être illuminé d’un éclairage nouveau. S’il n’avaient pas compris le sens des souffrances annoncées, de l’échec apparent de la prédication du Maître au terme de la route, il leur est révélé que désormais Jésus porte en lui l’accomplissement de la Loi et des Prophètes.

A vocation particulière, destin hors du commun… Ainsi chacun d’eux eut une fin singulière : Moïse mourut en vue de la terre promise sans y entrer (Deutéronome 34,6 : et YHWH l’ensevelit lui-même « et jusqu’à ce jour nul n’a découvert sa tombe ») ; Elie fut enlevé dans un char de feu (2 Rois 2,1-12). Tous deux ont une fin escamotée… Quant à Jésus, les trois disciples se demandent entre eux : « Qu’est-ce que ‘se lever des morts ‘ » ? Il y a des choses qui échappent aux simples mortels qu’ils sont… La vision n’est-elle pas là pour les aider à comprendre qu’ils sont déjà entrés dans le mystère de Jésus ?

En tout cas, Pierre veut faire un geste qui le rassure : c’est un geste rituel. C’est le geste que l’on fait lors de la fête des Tentes. Mémorial de la traversée du désert pour Israël : les anciens sont sortis d’Egypte et l’on redit son espérance d’accueillir le Messie. A cette occasion, on dresse des tentes ou des cabanes. Les disciples ont bien compris que le sacré fait irruption dans leurs vies : il faut l’apprivoiser pour sortir de la frayeur… Sentiment naturel qui envahit tout homme devant quelque chose qui le dépasse, telle la nuée qui guidait les Hébreux dans le désert. Et puis, il y a la « voix du Père » depuis la nuée : aujourd’hui elle s’adresse aux disciples, au début du ministère, lors de son baptême, elle le consacrait lorsque le Père s’adressait au Fils désigné comme « bien-aimé ».

Pour le moment, les disciples ne comprennent pas le mystère de Jésus : ils sont assaillis d’une vision grandiose qui les terrifie. Ils entendent une voix qui – les plongeant avec familiarité dans le mystère divin – les rassure. Mais ils ne comprennent pas le sens de tout ça : que peut bien vouloir dire « se lever des morts » ? Ils ne savent pas encore – et nous-mêmes avons tendance à l’oublier – que la découverte de Jésus est un cheminement pascal. Ce qu’ils vivent aujourd’hui dans la familiarité de Jésus, maître et prophète, ils ne l’intégreront à leur propre vie qu’à partir de Pâques, ils ne le comprendront qu’à Pentecôte dans le don de l’Esprit d’amour. Et leur expérience de Pentecôte leur fera saisir combien ce monde « amoché », défiguré par tous les mauvais coups, enlaidi, pourra désormais être transfiguré de beauté par l’Esprit créateur et prendre vie sous le regard de l’homme.

Dieu nous révèle en Jésus son regard sur nous-mêmes et sur le monde. Nous sommes déjà pris dans cette transfiguration où il nous entraîne aujourd’hui sur la montagne avec ses proches. J’emprunte à Saint-Jérôme la fin de notre médiation d’aujourd’hui :
« Aujourd’hui encore, Jésus se trouve pour les uns en bas, pour les autres en haut. Ceux qui sont en bas, et ils sont légion, considèrent que Jésus est en bas, et ils ne peuvent pas monter sur la montagne. Les apôtres d’ailleurs sont seuls à monter sur la montagne (…). En conséquence, un individu pris au hasard dans cette foule, en bas, ne peut voir Jésus dans ses vêtements blancs, mais uniquement dans ses habits vils. Tout homme fidèle à la lettre se trouve en bas, et il considère la terre d’un œil animal : cet homme-là ne peut voir Jésus dans sa tunique blanche. En revanche, quiconque suit la parole de Dieu et s’élève jusqu’aux sommets, autrement dit vers ce qu’il y a de plus élevé, voit aussitôt la transformation de Jésus et ses vêtements resplendissant à ses yeux.
Si, dans notre lecture, nous nous en tenons à la lettre, nous pouvons nous poser la question : Qu’y a-t-il là d’éclatant, de resplendissant, de sublime ? Par contre, à travers une interprétation spirituelle, les Ecritures Saintes qui sont les vêtements de la Parole se transforment aussitôt et deviennent blanches comme neige, « tels que foulon sur terre ne peut blanchir de la sorte »*.

P. Bernard Brajat

*L’évangile de Marc commenté par les Pères – Desclée de Brouwer, 1986 coll. « Les Pères dans la foi ».