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Talisman

lundi 23 mars 2009, par Bernard Brajat

Homélie du 4ème dimanche de Carême – 22/03/2009 « Il faut que le Fils de l’homme soit élevé, afin que tout homme qui croit obtienne par lui la vie éternelle  »

Chacun de nous, lorsqu’il pense à sa propre mort, est confronté au même genre de questions : quand ? Où ? En quelles circonstances et de quelle manières ?... Et après ? Certes, s’il reste un peu d’angoisse sur les modalités du passage, la peur de la mort (du passage lui-même) ne me m’effraie pas vraiment. Seule l’idée de quitter ce monde, cette vie (ma vie) m’attriste vraiment. C’est la profonde expérience de Jésus de Nazareth à Gethsémani : « Il entra alors dans une période d’angoisse profonde et de tristesse. ‘Mon cœur est triste à en mourir’, leur dit-il » (Matthieu 26,37-38). Notre monde, notre humanité, est encore bien souvent avec le Christ Jésus, à Gethsémani… Et parfois même, cette humanité est en place du Christ angoissé.

Malgré l’angoisse fugace de certaines heures, l’homme ne cherche-t-il à préserver sa vie, à la prolonger le plus longtemps possible ? Dans le désert après la sortie d’Egypte, lorsque les Hébreux avaient été attaqués par des serpents à la morsure fatale, ils s’étaient tournés vers Moïse. Et YHWH avait ordonné à Moïse de fabriquer une sorte de talisman : « Si un homme était mordu par quelque serpent, il regardait le serpent de bronze et restait en vie » (Nombres 21,8-9). On essaie toujours d’exorciser ses peurs en regardant l’objet même de ses frayeurs… Ainsi le serpent qui donnait la mort a-t-il été transformé en signe de vie, comme l’antidote du venin mortel.

L’évangile de Saint-Jean semble appliquer à Jésus lui-même cette étrange alchimie. Bientôt il sera « élevé » sur la croix, instrument de mort qu’aucun de ses contemporains n’ose regarder sans une profonde frayeur et un vrai dégoût et qui deviendra, par la grâce de la Transfiguration, symbole de vie. La croix était synonyme de malédiction. Il faudra alors toute la force de la puissance divine pour vaincre et l’antique frayeur et la réalité mortelle de l’homme. Désormais, notre regard ne va pas sur une représentation inanimée d’un serpent, il va vers l’homme, vers Jésus vainqueur de la mort.

« Nous qui étions des morts par suite de nos fautes, il nous a fait revivre dans le Christ (…) Avec lui, il nous a ressuscités » (2ème lecture : Ephésiens 2,4-10). Forts de cette découverte au cœur de sa vie, l’Apôtre des Nations veut convaincre des hommes, des femmes, qui ont conscience de leur fragilité humaine, de leur « précarité », dirions-nous. Comment nourrir l’espérance de celles et ceux qui ont découvert le Christ et qui attendent son retour en Gloire ? Comment leur dire que leur vie n’est pas absurde, qu’elle ne finit pas sans issue ? Certes, Jésus lui-même est bel et bien entré dans la mort ; mais sa mort est devenu autre chose qu’un non sens. En Jésus la mort a explosé. L’amour a pu dire le dernier mot, l’amour a été encore une fois créateur de vie : c’est le sens du don total jusqu’au bout du Christ Jésus.

En Jésus élevé, l’amour du Père se communique à toute l’humanité. Et nous entendions en ce verset de l’Evangile de Jean le projet de Dieu ainsi exposé : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique ». Le Fils exposé à tous, le Fils reçu dans l’Eucharistie de la route pour que nous-mêmes portions du fruit, « un fruit qui demeure ». Fruit mûr gonflé de l’amour de Dieu qu’il nous faut partager afin que le monde puisse vivre, afin que les hommes et les femmes d’aujourd’hui puissent envisager l’avenir sans craindre les malédictions du passé. Pour cela, Augustin d’Hippone parle de « louange » :
« Te louer, voilà ce que veut un homme, parcelle quelconque de ta création. C’est toi qui le pousses à prendre plaisir à te louer parce que tu nous as faits orientés vers toi et que notre cœur est sans repos tant qu’il ne se repose en toi… Seigneur Dieu, donne-nous la paix, … la paix du repos, la paix du sabbat, la paix qui n’a point de soir. Car tout cet ordre très beau de choses qui sont très bonnes épuisera ses modalités et passera : oui, un matin en elles a été fait, et un soir. Mais le septième jour ne comprend pas de soir et n’a pas de couchant… Nous aussi au sabbat de la vie éternelle, nous nous reposerons en toi. »*

P. Bernard Brajat

* Saint Augustin, les Confessions I, 12 & XIII, 50