Image de décoration

Accueil > Archives > 1 - Repartir du Christ > Méditations > 1 - Les homélies de M le Curé > Suivre

Suivre

lundi 12 octobre 2009, par Bernard Brajat

Les disciples ne comprennent plus rien… Si même les riches n’arrivent que très difficilement dans le royaume de Dieu, s’il est pour eux impossible d’y parvenir, qui y parviendra ? Ils peuvent nous paraître bien « terre à terre » ces premiers disciples, confondant la hiérarchie des valeurs du Royaume de Dieu avec celles du temps présent, il n’empêche que leur capacité à suivre Jésus s’est aussi inscrite dans leurs rêves de bonheur.

Ils ne sont pas les seuls à se demander en quoi la possession des richesses, le profit, seraient condamnables… En ce début de 21ème siècle où le libéralisme paraît triompher, leur incompréhension serait encore très actuelle… s’il n’y avait eu cette crise financière, l’année dernière : de nouveau les riches ont mauvaise presse !

La richesse et le nombre d’enfants sont des preuves indiscutables des bienfaits du Créateur, ainsi le comprend l’homme de la Bible. Forcément, pour eux, le riche au nombreux fils est « béni de Dieu ». Il est déjà « sauvé » parce qu’il peut se suffire à lui-même : il peut vivre libre puisqu’il a les moyens d’exercer cette liberté sans risquer de dépendre de la solidarité commune ou de l’assistance de plus puissant que lui. D’ailleurs, la manière dont l’homme riche est venu aborder Jésus est significative. Il parle d’héritage. Cet héritage composé de « vie éternelle » : que doit-il faire pour l’obtenir ?

Ce faisant, il a posé une bonne question, et de façon sincère. N’en doutons pas. C’était une question d’ailleurs fort débattue au temps de Jésus, dans le milieu pharisien. En bons pratiquants de la Loi (Torah), il fallait mettre de l’ordre et établir une échelle de valeur dans ces quelques 600 commandements. Jésus entend la question de cet homme, et selon la pédagogie des pharisiens eux-mêmes, il répond à sa question par une autre question : « pourquoi m’appelles-tu bon ? ». Il donne lui-même la réponse : personne n’est bon, sinon Dieu seul ; il oriente la réponse sur l’essentiel avant d’énumérer ce qui en découle, c’est-à-dire beaucoup d’interdits : Dieu seul est bon et fait aux hommes le don de la Loi (le décalogue). Cette Torah concerne les rapports avec le prochain et se résume ainsi : « ne fais de tort à personne ».

Il a donc « tout bon » cet homme, venu vers Jésus pour éclairer sa conscience. Et ce « bon Maître » va lui proposer de faire un pas de plus. Un pas difficile. Trop difficile pour lui, sans doute. Il ne s’agit plus de ne pas faire tort à son prochain, il est possible d’essayer de le rendre heureux ! Le prochain peut même être le pauvre auquel on donne tout, avant de s’engager soi-même à la suite de Jésus comme disciple. Cet homme peut devenir disciple. Mais il ne veut pas tout laisser… Il a fait ce choix qui le rend triste : secrètement ne devine-t-il pas qu’il passe à côté du bonheur ? Et Jésus de penser qu’il est dommage de voir quelqu’un passer à côté de sa chance, à côté du bonheur : « mes enfants, comme il est difficile d’entrer dans le Royaume de Dieu ! ».

Se débarrasser de ce qui encombre est vraiment nécessaire pour comprendre que l’amour est premier. Le regard aimant de Jésus s’est porté sur cet homme riche, nous dit l’Evangile : il s’agit bien pour nous – frères et sœurs – de nous laisser envahir par l’amour de Jésus. Comme les disciples nous pourrons nous demander ce que nous aurons gagné à la sortie… Et il nous dira qu’il nous faut ouvrir les yeux sur la richesse extraordinaire que contient la rencontre de nouveaux frères, dans la perspective du Royaume qui se construit dans nos vies : « personne n’aura quitté, à cause de moi et de l’Evangile, maison, frères, sœurs, parents et enfants, propriétés sans qu’il reçoive le centuple » (même s’il doit y avoir quelques désagréments : dans la vie, ils sont inévitables).

Pour terminer la méditation de ce dimanche, j’emprunte au jésuite Yves Raguin (décédé en 1998) cet extrait inspiré du verset 21 de notre Evangile d’aujourd’hui :

« Quand on a décidé de partir à la recherche de Dieu, il faut faire ses bagages, seller son âne et se mettre en route. La montagne de Dieu est à peine visible dans le lointain. A l’aube, il faut partir.
Qu’emporter avec soi ? Tout soi-même et rien de moins. Etrange réponse après avoir dit qu’il faut tout laisser et surtout se laisser soi-même. Et pourtant c’est vrai, il faut s’emporter tout entier. Beaucoup ne partent qu’en apparence. Ils n’emportent avec eux qu’un fantôme d’eux-mêmes, une maquette abstraite. Ils se mettent eux-mêmes en sécurité avant de se mettre en route. Ils se font une personnalité artificielle, d’emprunt, construite d’après les livres et c’est cette personnalité artificielle, ce robot, cette ombre d’eux-mêmes qu’ils envoient à la recherche de Dieu. Ils n’entrent jamais vraiment de tout leur être dans l’expérience…
En partant, il faut mettre sur son âne tout ce qu’on possède et partir avec tout ce qu’on est, il faut tout prendre, les grandeurs et les faiblesses, le passé de péché, les grandes espérances, les tendances les plus basses et les plus violentes, tout. Tout, car tout doit passer par le feu. Tout doit être finalement intégré pour faire un être humain capable d’entrer corps et âme dans la connaissance de Dieu. »*

P. Bernard Brajat

* Yves Raguin « Chemins de la contemplation » Desclée de Brouwer 1969, coll. « Christus »