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Serviteurs... mais pas indispensables !

jeudi 7 octobre 2010, par Bernard Brajat

Homélie du 27ème dimanche dans l’année C – 2 & 3/10/2010 – Cahors : églises de Saint-Barthélémy, Flaujac-Poujols et Cathédrale Saint-Etienne « Augmente en nous la foi !  »

A première vue, la demande des Apôtres dans l’évangile d’aujourd’hui nous paraît un peu étrange : la foi se mesure-t-elle et quelle serait alors la bonne mesure pour mesurer notre foi ou celle d’autrui ? Quelle est d’ailleurs la meilleure manière de croire, la plus sûre… ? Leur demande nous paraît un peu plus compréhensible si nous nous situons dans le contexte, nous pourrions dire : dans l’actualité des Douze. En effet ils l’accompagnent vers Jérusalem.

Sur la route Jésus continue sans cesse à « former » ses disciples. Un jour il faudra bien qu’ils relient tout ce qui a été dit, tous les signes qu’il aura posés. Aujourd’hui la demande des disciples n’est pas d’attendre un résultat matériel, c’est une demande vraiment importante, entièrement spirituelle : « Augmente en nous la foi ». Encore faut-il savoir ce qu’est la foi ! Pour les instruire, Jésus emploie des images. Ainsi la foi serait comme un arbre qui irait se déraciner et se planter dans la Mer. Et l’image est évocatrice de puissance, de force, et d’invraisemblance… D’expérience nous le savons : pour bon nombre de nos contemporains il est devenu invraisemblable d’oser croire, alors que pour les croyants que nous sommes c’est une force bien nécessaire pour vivre.

Foi et confiance, sont des mots similaires. Or, nous ne pouvons avoir confiance qu’en quelqu’un que nous connaissons bien. Dans un instant nous redirons comme chaque dimanche le « credo » ; au cœur de notre profession de foi, nous proclamerons notre attachement au Christ Jésus « né de la Vierge Marie, (…) crucifié, mort et enseveli, le troisième jour ressuscité… » : la confiance, nous la donnons à quelqu’un de vivant. Et cette personne, si nous la connaissons mal, si nous fréquentons peu, comment pourrions-nous nous y attacher vraiment ?

Les Apôtres n’ont pas d’abord été les propagateurs d’un système religieux élaboré en « doctrine », ils n’avaient pas dans leur poche le catéchisme de l’Eglise Catholique, ils annonçaient Jésus Christ, mort et ressuscité. Saint-Paul le dit très bien : « ce que nous prêchons, c’est le Christ Jésus, notre Seigneur ». Timothée – par l’imposition des mains – a pris la suite de Paul pour annoncer l’Evangile (2ème lecture), et l’Apôtre témoigne auprès de lui, de la force de l’Esprit qui n’est pas un « esprit de peur (…) mais un esprit de force, d’amour et de raison. » Le mot est lâché. Ainsi, l’Esprit qui guide le croyant dans son acte de foi est-il aussi « raisonnable » ! Il est possible à l’homme de croire, d’entrer dans l’acte de foi, mais il n’est pas interdit au croyant d’essayer de comprendre : foi et raison ne s’opposent pas mais se conjuguent.

Connaître Jésus, le connaître vraiment : il ne s’agit pas de savoir le plus de choses sur lui. Les disciples savent « qui » est Jésus : ils le définissent comme le fils du charpentier, originaire de Nazareth ; ou encore ils le comparent, comme le font leurs contemporains, à l’un des prophètes d’autrefois ou plus récent (Elie, Moïse, Jean-Baptiste…). Les disciples « connaissent-ils » vraiment Jésus ? Pas si sûr, puisqu’il faudra qu’il leur demande de préciser : « pour vous, qui suis-je ? » ; et non pas : « Que pensez-vous de mon enseignement, de mes miracles… ? » Les disciples sont d’abord ceux qui s’attachent au Maître pour vivre une communion profonde avec Lui. En cela, la seule « utilité » du serviteur est d’être le révélateur de son Maître. A travers la vie du disciple, le Christ Jésus apparaît : il aide les hommes à s’approcher de lui. Non à créer une caste privilégiée, car nous restons des « serviteurs inutiles » (ou quelconques, selon les traductions).

Cette parole de l’Evangile peut choquer ou démobiliser, car on peut se demander : si nous sommes vraiment « inutiles », est-ce encore « utile » de nous engager ? Pour bien comprendre cette phrase évangélique il faudrait la traduire de cette manière : « Vous n’êtes pas des serviteurs indispensables » (et c’est vrai, comme le dit la sagesse populaire : « nul n’est indispensable » ; nous ne sommes pas indispensables pour le Seigneur, mais il veut pourtant travailler avec nous. Il veut que ceux qu’il appelle vers lui, à sa suite, agissent comme lui. Lui, c’est le maître de la parabole. Maître des serviteurs inutiles qui les invitent tous à table à son retour. Et c’est la scène du lavement des pieds !

Car, au moment de passer « de ce monde au Père », c’est à ces serviteurs inutiles (dont il va se faire le Serviteur de tous) qu’il confie : « Je ne vous appelle plus serviteurs, je vous appelle « mes amis ». Vous êtes mes amis, si vous faites ce que je vous commande » (Jean 15,14).

« Serviteurs inutiles ! » s’exclame Saint Pierre Chrysologue dans l’un de ses sermons, et de poursuivre :
« Dieu a fait exister l’homme ; Il lui a donné de vivre, accordé de savoir… Dieu a fait de l’homme une créature ouverte à l’honneur ; Il l’a placé en tête des vivants, Il l’a assigné à la terre entière comme maître dans le temps qu’il définit. Et comme ces grands dons s’étaient perdus, Dieu les a rétablis, en les amplifiant jusqu’au divin, en les élevant jusqu’aux cieux. De cet homme à qui Il avait donné la terre comme séjour, Dieu a fait un citoyen du ciel… Ce service, que l’homme devait à l’Auteur de sa condition première, et de son existence même, il le doit maintenant (selon Saint-Paul) à Celui qui l’a racheté et acquis : « Vous avez été rachetés, et à prix fort ! Ne vous rendez pas esclaves des hommes ! » (…)
Pour que l’orgueil ne retire pas aux disciples ce qu’ils avaient gagné par leur effort, pour qu’ils évitent de s’attribuer ce qu’ils avaient obtenu de Dieu seul, Jésus les appelle à l’humilité, par la comparaison du serviteur… Après les travaux accomplis et le témoignage de multiples miracles, les Apôtres se jugeaient eux-mêmes des serviteurs assez utiles. (…)
Leur inutilité, qu’ils ne voyaient pas, la trahison de Judas la rendra manifeste. Pierre renie ; Jean s’enfuit ; tous abandonnent ; seul apparaît l’unique de qui procède l’utilité du Serviteur ! »*

P. Bernard Brajat

* Saint Pierre Chrysologue – Sermon 162 (collection privée) : né vers 400 à Imola en Emilie, mort dans cette ville en 450, devint évêque de Ravenne vers 435. Quatre siècles après sa mort on retrouva de lui 170 petits sermons. Chrysologue veut dire « l’homme à la parole d’or » : il fut proclamé docteur de l’Eglise en 1729.