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Réconciliation

dimanche 14 mars 2010, par Bernard Brajat

Nous pouvons faire le constat – frères et sœurs – qu’à notre époque, les réconciliations semblent bien difficiles ! D’ailleurs, les gens prennent-ils encore le temps de se parler ? Combien de couples, par exemple, décident de rompre sans avoir eu seulement le temps d’une vraie réconciliation. Combien de situations de crises naissent d’une absence de parole : notre quotidien est truffé de ces exemples où une réconciliation vraie serait pourtant nécessaire. La vie de tous les jours est émaillée de tant d’occasions manquées, où l’on se dit qu’il faudrait si peu de choses… qui représentent cependant tant d’efforts sur son « quant à soi », sur son amour-propre pour faire le geste nécessaire à une réconciliation vraie, pour « débloquer » des situations…

L’apôtre Paul, dans la 2ème lecture (1 Corinthiens 5,17-21), fait une double constatation qui sous-tend son raisonnement :
• Les hommes sont divisés entre eux.
• Dieu ne s’est jamais résolu à cette division (ainsi, les ré écritures constantes de l’Alliance dans l’histoire du Salut…).
Il est la réconciliation incarnée en Jésus de Nazareth. Il a tout fait – et continue aujourd’hui encore à tout faire – pour qu’une réconciliation soit possible entre les hommes et lui. Et pour Saint-Paul, Dieu procède en deux temps :
• Dans une première étape il a envoyé son Fils, à partir de qui tout a été créé à nouveau, il est lui-même – ce Fils – « une créature nouvelle », le prototype de toute créature. Et il peut dire « Un monde nouveau est déjà né ». C’est donc lui, le Christ, qui réalise cette volonté de tout réconcilier avec Dieu son Père.
• Il y a aussi une deuxième étape : les croyants que nous sommes ne sont pas les spectateurs d’une tragédie rédemptrice et sanglante, ils sont devenus – nous sommes devenus – les ambassadeurs de cette réconciliation, en devenant à leur tour – à notre tour – les artisans de paix.

Si la parabole évangélique de ce dimanche nous est connue sous le titre de « parabole de l’enfant prodigue », elle doit bien autant nous interroger sur le regard que le père porte à son fils aîné. Il le supplie d’entrer dans la fête. Il voudrait que sa joie de père soit partagée aussi par lui. C’est à dessein que Jésus a raconté cette parabole, plus destinée à ceux qui récriminent contre lui – pharisiens et scribes – qu’aux publicains et pécheurs qui « venaient tous l’écouter ». L’invitation à la réconciliation est là bien réelle : elle s’adresse évidemment à tout homme pécheur, éloigné du Père par une conduite désastreuse. Mais Jésus ne raconte pas une histoire pour nous parler de nos misères peccamineuses : nous ne les connaissons que trop. C’est d’abord pour nous dire qu’à l’origine de toute réconciliation il y a la volonté du Père de rassembler ses enfants dispersés.

Le personnage principal c’ est bien le Père qui ne se résout pas à nos ruptures d’Alliance, à la facilité avec laquelle nous dilapidons l’héritage. Il attend, il scrute l’horizon de nos vies, comme ce père scrute chaque jour son horizon quotidien : sans ce fils, sa vie se vide de toute raison d’être. Ses yeux cherchent l’homme, c’est lui qui nous aperçoit et court nous « couvrir de baisers », ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, c’est lui « qui nous a aimé le premier » (1 Jean 4,10) lorsque nous étions encore loin. Les publicains et les pécheurs l’ont bien compris, eux qui n’ont eu droit bien souvent qu’à un regard méprisant, hautain, suffisant ! L’appel à la réconciliation que lance le Père en direction de son fils aîné est pratiquement irrecevable pour ce dernier. Là, est le drame, le vrai drame de la rédemption. Là, se joue de manière encore incertaine l’enjeu d’une vraie réconciliation. Y parviendra-t-il ? La parabole ne nous livre rien du dénouement. Et l’apôtre Paul supplie encore ses chers Corinthiens : « au nom du Christ, nous vous le demandons, laissez-vous réconcilier avec Dieu » (2ème lecture).

Car les pharisiens de tous les temps le savent bien, eux qui ont tout fait comme il faut, qui ont travaillé depuis longtemps sur la propriété paternelle avec une fidélité qui force l’admiration : ce qui est le plus dur pour eux, c’est bien de reconnaître dans la prodigalité du Père leur propre fragilité. Cela, ils ne peuvent l’accepter. Accepter de partager la joie du Père, à cause du pécheur à la vie dissolue, mais ô combien réconcilié dans la joie ? Jamais, disent-ils ! Se reconnaître frères de ces fils-là ? Impossible pour eux. Impossible pour nous… parfois ? Et nous entendons ainsi ce fils aîné, comme cet autre nous-même, rappeler à Dieu qu’il n’est pas un vrai père, qu’il ne saurait être un père « à la hauteur » s’il ne défendait pas son autorité, son image : « Quand ton fils que voilà est arrivé, après avoir dépensé ton bien avec des filles, tu as fait tuer le veau gras ! ».

Oui, frères et sœurs, cette parabole est bien celle du Père en attente de réconciliation. Nous, petits humains, nous contenterions trop souvent des situations bancales, des « statu quo » trop faciles qui perdurent : il est tellement facile d’établir une ligne de démarcation entre bons et mauvais, entre les « gens biens » et les crapules infréquentables. Il est tellement facile de verrouiller des ghettos où l’on n’a plus besoin de se regarder en face pour croire que l’on puisse vivre en paix. Il est tellement plus simple de tourner la tête à la réalité de l’autre pour ne pas avoir à remettre en cause sa propre quiétude !

« Si quelqu’un est en Jésus Christ, il est une créature nouvelle. Le monde ancien s’en est allé, un nouveau monde est déjà né »… cependant, cette naissance n’est possible que si nous avons pris à bras le corps notre humanité dans son ensemble, si nous sommes sorti de notre confort de pharisiens, si nous avons accepté de regarder le monde dans lequel nous vivons avec amour. Passionnément, en nous disant que la terre reste à découvrir, à inventer même ! Jésus refuse de faire le tri avant le temps fixé de la moisson ; et nous, nous penserions qu’il est grand temps de faire le ménage ? Pour qui nous prenons-nous ? Quelle prétention, quelle suffisance dans le cœur de l’homme pour qu’il veuille ainsi se substituer au Père !

En ce temps de carême, sommes-nous assez « demandeurs de grâces » pour venir à Jésus et, tels les publicains et les pécheurs, l’écouter encore nous parler ? Oui, il fait bon accueil aux pécheurs que nous sommes. Oui, il mange encore aujourd’hui avec nous, mais désormais c’est lui qui nous dresse la table du Royaume, celle de l’Eucharistie où il nous accueille sur notre route pascale.

P. Bernard Brajat