Image de décoration

Accueil > Archives > 1 - Repartir du Christ > Méditations > 1 - Les homélies de M le Curé > Passion

Passion

dimanche 28 mars 2010, par Bernard Brajat

Au seuil de cette semaine Sainte nous venons d’entendre comme chaque année le récit de la Passion : et chaque année il nous est donné de revivre le chemin de Croix de Jésus. Dans le passage de l’épître aux Philippiens, entendu en 2ème lecture, l’Apôtre Paul semble insister sur l’abaissement du Christ : « lui, qui était dans la condition de Dieu (…) se dépouilla lui-même en prenant la condition de serviteur. (…) Il s’est abaissé lui-même en devenant obéissant jusqu’à mourir, et à mourir sur une croix », lisons-nous.

Un telle relecture de la destinée humaine heurte notre sens le plus profond de l’estime de soi et de la dignité humaine. Peut-être comprendrions-nous mieux une collaboration où l’on accepte librement privations et humiliations pour atteindre un mieux être collectif, mais comment entendre ce que Saint-Paul veut nous dire ? Alors, peut-être trouvons-nous un début de compréhension dans ces quelques versets de la Passion, entendus aujourd’hui : « Il leur dit : ‘les rois des Nations en sont les maîtres, et ceux qui ont pouvoir sur elles sont appelés Bienfaiteurs. Or vous, n’agissez pas ainsi ; mais, que le plus grand parmi vous devienne comme le plus jeune, et celui qui gouverne comme celui qui sert. Car qui est plus grand ? Celui qui est à table ou celui qui sert ? N’est-ce pas celui qui est à table ? Or moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert. » (22,24-27). Rappelez-vous : une fois déjà, ils s’étaient querellés pour savoir qui d’entre eux était le plus grand et Jésus avait pris un enfant pour le mettre au milieu d’eux (Luc 9,46-48).

Préséances humaines bien établies, mais mises à l’épreuve par le regard que le Serviteur souffrant, défiguré, porte sur la communauté messianique dont les disciples assurent le premier cercle : le Royaume n’est-il pas sans cesse en bute aux désirs de puissance humaine ? Ainsi la Passion de Jésus n’est pas une vieille histoire : assumée librement, elle est encore un signe pour aujourd’hui. En Jésus, Dieu bouscule les priorités du monde : nous nous en doutions un peu, lui qui rencontre des pécheurs et les publicains, qui mange à leur table. En Jésus la prévenance du Père se manifeste à tout homme. La compassion, la miséricorde, dont Jésus a fait preuve pendant son temps de mission au milieu des siens, se manifeste ici de manière impressionnante par un certain nombre de détails que, seul Saint-Luc, souligne : il appelle par son nom Judas qui vient de le livrer par un baiser (22,48) ; il guérit le serviteur blessé par l’épée d’un disciple (22,51). C’est bien Jésus qui pose son regard sur Pierre qui vient de le renier (22,61) et il accueille le malfaiteur repenti à la manière du père de la parabole du prodigue (23,43). Surtout, il implore pour ses bourreaux le pardon : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. » (23,34). Et déjà, la parabole du bon samaritain ouvrait à cette perspective de miséricorde et de compassion : et c’est lui, Jésus, qui se penche sur nos blessures, lui qui comme ce Samaritain a été exclut du Temple.

Au cœur de la violence aveugle, déchaînée contre l’innocent, il y a l’humiliation du Fils qui capte et annihile la haine de l’humanité. Cette humanité qui laisse trop souvent court à ses instincts primaires. Au cœur de la Passion du Fils, il y a toutes les passions mortifères des hommes dans leurs excès : les voici englouties par l’obéissance du Fils. Il est difficile de se laisser aimer pour soi-même… Et Dieu descend au tréfonds de l’humain pour nous rejoindre dans tous les replis de notre cœur, fut-il embrumé et nauséabond. Alors l’obéissance du Fils est une parfaite adhésion à l’amour du Père ; alors Jésus peut remplir le vide, et la mort par la plénitude de l’amour.

« Père, entre tes Mains, Je remets mon esprit. » Avant que ne tombe effectivement de la Croix cette Parole de Dieu, nul ne savait comment Dieu allait répondre à tout ce qui, depuis qu’il y a des hommes sur la terre, est sorti de leurs lèvres et de leur cœur, à cette cacophonie de nos péchés et de nos besoins, de nos désirs, de nos plaintes et de nos supplications. Avant la Croix, nul ne savait d’une façon claire et définitive ce que Dieu allait dire à l’homme. Maintenant, c’est fait ! Dieu a dit son dernier mot en ce monde, et dans l’histoire du monde. Et ce mot, c’est la Croix de son Fils… Depuis deux mille ans, ne cesse de se produire ce qui est arrivé pendant trois heures où le Bois du Golgotha trouait le ciel de Jérusalem, où l’Homme qui y était attaché agonisait, frappé de la déréliction (état d’abandon moral) universelle, entre ciel et terre. Devant cette Croix, il en est beaucoup qui se contentent de passer… Beaucoup ne font que passer ! Ils passent, les uns la haine au cœur devant ce Crucifié qu’ils accusent de vouloir leur ravir le goût de vivre ; les autres en proie au regret de Cléophas : « Ah ! Nous avions espéré qu’il délivrerai Israël ! Mais non ! C’est fini… »

Et le théologien Karl Rahner de continuer :

« Mon âme a soif du Dieu Vivant, de Dieu mon Sauveur ! » Je veux m’ouvrir : je veux voir Celui qui a bu le Calice le plus amer du monde ; car si nous autres, en dépit de nos cœurs pécheurs et de nos esprits obtus, nous percevons quelque chose de cette amertume, qu’en a-t-il donc été de Lui ? Je veux baiser ces pieds sanglants qui n’ont cessé de me poursuivre jusqu’au fond des impasses où me conduisaient mes péchés ! Je veux voir le côté transpercé de Celui qui, m’ouvrant son Cœur pour m’y faire une place, m’a pris avec Lui, vers le Père… Je veux voir le Bois de la Croix auquel a été suspendu le Salut du monde. Venez, adorons-Le ! » *

P. Bernard Brajat

* Karl Rahner « L’homme au miroir de l’année chrétienne » Mame 1966