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Mann hou ?

dimanche 2 août 2009, par Bernard Brajat

Homélie du 18ème dimanche B – 2/08/2009 – Cathédrale de Cahors : « Moi, je suis le Pain de la vie. Celui qui vient àmoi n’aura plus jamais faim ; celui qui croit en moi n’aura plus jamais soif.  »

Le temps des vacances réserve quelques surprises d’ordre pratique… Ainsi, lorsqu’il faut se procurer du pain en fin d’après-midi trouve-t-on parfois sur la vitrine de la boulangerie cette indication : « plus de pain » ! Nous avons l’habitude d’avoir des commerces à proximité et de trouver assez facilement ce que nous cherchons pour les nécessités quotidiennes : nous trouvons cela normal. Par ces temps de crises nous faisons certainement attention à notre porte-monnaie mais ce n’est pas pour autant que nous manquons du nécessaire pour vivre. Dans l’Histoire de nos sociétés, il n’en a pas toujours été ainsi... Le « pain quotidien » a été longtemps une réalité vitale, à tel point que la consommation de pain par habitant a servi à déterminer le niveau de vie des classes populaires dans la France industrielle de la fin du 19ème siècle.

Ceux qui ont été nourris par Jésus (évangile de la multiplication des pains de dimanche dernier : Jean 6,1-15) semblent avoir trouvé le bon filon… On recherche Jésus, non pour le signe livré mais pour la nourriture qu’il est capable de donner. C’est tellement pratique quelqu’un qui vous nourrit : on ne peut souhaiter que ça devienne quotidien. Il y a bien là une impression de dépendance qui s’établit entre cette foule et Jésus : ce n’est surtout pas ce que désire Jésus… D’ailleurs, il s’était dérobé car ses contemporains auraient bien voulu le récupérer pour eux, en faisant de lui « leur roi », par exemple. Nous n’imaginons pas ce qu’est une foule de pauvres, habitués à vivre au jour le jour…

Au temps de Jésus, on avait gardé le souvenir de cette nourriture mystérieuse « tombée du ciel »… Nourriture en forme de question : « Mann hou » ? Qu’est-ce que c’est ? Comme s’il fallait toujours se poser la question sur l’origine de ce qui est providentiel… Mais ne faut-il pas toujours se poser la question sur l’origine de ce qui paraît providentiel ? Et cela peut-il durer toujours ? En tout cas cet aliment providentiel était bel et bien périssable : impossible de le conserver jusqu’au lendemain. A leur demande immédiate, à leur faim corporelle à laquelle correspond un aliment matériel, Jésus formule une réponse comme pour les ouvrir à une autre réalité. Chez Saint-Jean le procédé est habituel : il part d’une réalité concrète et nous fait glisser sur un autre plan.

Ici, il nous parle de « l’œuvre de Dieu » ; comme si des hommes et des femmes affamés attendaient forcément qu’on leur parle de « l’œuvre de Dieu » ! Les Juifs venaient de lui demander ce qu’il fallait faire pour « travailler aux œuvres de Dieu » ; sous-entendu : « En bons Juifs que devons-nous faire pour répondre aux exigences de Dieu » ? Ils se situent dans l’ordre du « faire » et donc de la Loi (Torah). Rappelez-vous sa rencontre avec le jeune homme riche qui lui avait demandé : « Que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ? ». Il s’agissait bien de la mise en œuvre des commandements donnés à Moïse par Dieu. Ici, dans sa réponse, Jésus parle au singulier de « l’œuvre de Dieu ». Et là, il ne s’agit plus de « faire » mais de « croire » en Jésus, d’avoir pleine confiance en lui. Et c’est un changement radical de perspective.

D’ailleurs on peut se demander si les Chrétiens eux-mêmes ont bien perçu le changement. Par exemple, en mettant l’accent, dans la vie concrète, sur les péchés, compris comme désobéissance aux commandements de Dieu et de l’Eglise, il faut nécessairement, pour être pardonné, expier, réparer, se convertir au sens de ne plus commettre de péché, de mener une vie morale conforme à la volonté divine. Mais, ce faisant, on reste sur le plan de la loi. Et si on ne la respecte pas, on sera puni. La Loi transgressée porte donc des conséquences comparables au « code pénal ».

Mais avec Jésus il s’agit de tout autre chose. Il nous demande de croire en lui, l’Envoyé du Père. Autrement dit il nous propose d’entrer dans une relation d’amour et de confiance. C’est seulement lorsque nous entrons dans cette relation où l’amour est premier que nous pouvons nous regarder en vérité et reconnaître les lieux de notre vie où il nous faut vivre la conversion en laissant l’amour de Dieu nous imprégner. C’est là que se situe le « travail » (œuvre) que Dieu nous demande. Ces bases étant posées, Jésus peut alors nous dire que le moyen privilégié pour entrer dans son intimité, c’est de reconnaître en lui le « pain de vie ».

En faisant référence à la Manne, Jésus indique bien qu’elle n’a pas été donnée par Moïse mais par Dieu. Elle descend sur le peuple comme la Parole de Dieu. Mais il apporte un élément nouveau. Alors que la manne soutenait le peuple d’Israël pendant la traversée du désert, le Pain de Dieu donne la vie au monde. Il ne s’agit pas d’un peuple particulier, mais de l’ensemble de l’humanité. Jésus est venu renouveler l’Alliance et lui donner une dimension universelle. Lecteurs d’aujourd’hui, nous recevons le discours du pain de vie comme une annonce de l’Eucharistie. Ce n’est pas faux. Encore faut-il y intégrer la dimension complémentaire mise en valeur par le concile Vatican II :

« L’ Eglise a toujours vénéré les divines Ecritures, comme elle l’a toujours fait aussi pour le Corps même du Seigneur, elle qui ne cesse pas, surtout dans la sainte liturgie, de prendre le pain de vie sur la table de la parole de Dieu et sur celle du Corps du Christ, pour l’offrir aux fidèles »*. Les deux tables sont présentes tout au long du discours de Jésus.

Ainsi, note France Quéré : « Le Christ renverse la loi du monde. De sa main puissante, il écourte la mort et déploie la vie comme une fresque immense. Quand dans le pain, il vient se confondre à nous, il transforme déjà mystérieusement, et dans l’obscurité d’un signe, la cendre de notre chair. Mais seule la foi entrevoit la petite flamme qui s’élève hardiment dans le cœur.
Car l’amour qui transmue en éternité notre parcelle de vie garde l’humilité de son sacrifice. Elle n’aura d’autre témoin que nos yeux clos et notre silence. Nous n’en connaîtrons que l’abaissement qui fait disparaître le Christ sous les aspects du pain et nous ne serons pas gratifiés d’un signe plus enviable que celui qu’il donna à ses compagnons : eux virent sa mort, nous, ce pain où sa présence prend la forme de l’absence.
(…) Eux pouvaient dire : ce n’est qu’un homme ; et nous : ce n’est qu’un pain. Il était homme pour eux comme il est pain pour nous, donné et versé, tué, bu, dévoré pour être toujours plus avec l’homme et en lui. »**

P. Bernard Brajat

* Constitution dogmatique sur la Révélation n° 21
** France Quéré : une lecture de l’évangile de Jean – Desclée de Brouwer, 1994