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Malhonnête mais habile

mercredi 22 septembre 2010, par Bernard Brajat

Voilà bien encore une parabole étonnante et dérangeante que celle de ce gérant malhonnête ! En fait, Jésus n’approuve pas la fraude, la falsification des comptes, mais il reconnaît l’habileté du gestionnaire : toute la subtilité de la parabole est là.

D’abord, si nous voulons comprendre quelque chose à cette parabole, il nous faut repartir de la dernière phrase du prophète Amos dans le 1ère lecture. C’est le Seigneur qui parle : « Non, jamais, je n’oublierai aucun de leurs méfaits. » Il faut avoir cet avertissement bien présent à nos esprits avant de passer à l’Evangile. Lorsque Amos prononce avec virulence ces critiques, nous sommes au VIII° siècle avant Jésus Christ. Les grandes puissances affaiblies par leurs problèmes internes laissent tranquilles les petits pays comme Israël qui s’enrichissent en développant leurs échanges commerciaux.

Et comme d’habitude, dans de tels cas, une minorité profite de la crise pour amasser des richesses au détriment du plus grand nombre. Le monde n’a pas attendu la dernière crise financière pour connaître ces mécanismes : ceux qui savaient « diminuer les mesures, augmenter les prix, et fausser les balances » sont aussi nos contemporains ! A toutes les époques, ce sont les plus pauvres qui dégustent… Amos avertit : exploiter le pauvre, c’est exploiter le Seigneur lui-même.

Dans la parabole que, seul, nous rapporte Saint-Luc, Jésus semble faire allusion à une tricherie survenue peu de temps auparavant. Nous nous doutons bien que le fait divers, le scandale qui a défrayé la chronique a donné matière à cette petite histoire assez immorale, quoique d’un réalisme flagrant. C’est l’histoire d’un abus de « biens sociaux » (dirions-nous aujourd’hui) : le gérant a gaspillé et se trouve sanctionné dans sa gestion désastreuse. Autrement dit : un président de société, actionnaire majoritaire demande des comptes à son directeur général : le pot aux roses a été découvert et on s’oriente peut-être vers une action en justice… (on pourrait également se croire dans l’actualité d’une certaine banque vis à vis de l’un de ses traders…). Mais celui-ci accentue le déficit par une remise sur les quantités dues à son maître : il n’y va pas par quatre chemins, c’est du 50% ou du 20% de remise… Il brade, et il le fait sur ce qui ne lui appartient pas mais sur ce qui est le patrimoine de son patron. Et c’est le maître lui-même qui fait l’éloge de son gérant, car pour le coup c’était fort. Il fallait oser.

L’histoire semble encore toute fraîche lorsque l’évangéliste s’en empare ; Luc a toujours été préoccupé par tout ce qui concerne la pauvreté et le danger des richesses et de l’argent. La phrase qui résume sa pensée est celle qui conclut notre passage de ce jour : « Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’Argent. » Et Saint-Luc donne d’ailleurs à l’argent un nom propre, il le personnifie. C’est « Mammon » ! Ainsi montre-t-il qu’on peut très vite devenir esclave de l’argent, et lorsqu’il devient notre maître il nous domine comme le ferait un maître humain qui nous aurait bien en main.

De cette parabole, Jésus semble tirer deux leçons :
1 – Les esclaves de l’argent, les enfants de ce monde si enclins au matérialisme montrent une grande habileté pour gérer leurs biens. Prenez modèle, vous qui prétendez être enfants de Dieu. Apprenez à gérer avec habileté, avec intelligence les biens spirituels en vue du Royaume de Dieu.
2 – Vous n’êtes pas propriétaires des biens qui vous sont confiés. Vous êtes des gérants et Dieu vous fait confiance. « Faites-vous des amis avec l’argent trompeur » : il nous est permis de nous servir de l’argent pour autre chose qu’un gain immédiat et immodéré. L’argent est en fait une petite chose, surtout quand on en a beaucoup : mais c’est là, justement, qu’on en veut davantage. Jésus semble nous dire qu’il faut savoir transformer cet handicap, cet esclavage en « autre chose ».

Le théologien Karl Rahner commentait ainsi la parabole d’aujourd’hui :
« En quoi consiste, à proprement parler, l’habileté du régisseur hué par son maître et que Jésus lui-même propose à notre imitation ? Nous pourrions caractériser cette habileté par son aptitude à tirer profit de toute occasion. Quand il était régisseur, il a tiré de son emploi un profit, injuste assurément et, maintenant qu’on lui retire son emploi, il fait encore une fois son profit de cette affaire qui est pourtant l’exact opposé de sa vie antérieure. Tant qu’il était régisseur, il lui aurait peut-être été désavantageux de diminuer les dettes. Il exploite maintenant cette occasion de façon toute différente de ce qu’il pouvait faire auparavant. Il est un homme habile qui utilise toutes les occasions à son propre avantage et c’est ce qui définit son habileté. C’est une habileté terrestre et vulgaire, mais le Seigneur nous enseigne par là l’habileté céleste que nous devons avoir… Quand on garde vraiment son cœur ouvert à Dieu et disponible, il n’existe pas de circonstances dans la vie que nous ne puissions pas accepter comme une grâce et une bénédiction. »*

De ces circonstances dépend l’évangélisation pour aujourd’hui. On a souvent réagit par peur dans l’Eglise en n’osant pas exploiter de nouveaux chemins d’évangélisation : si l’on avait fait un peu plus confiance l’Esprit-Saint et à la foi du peuple de Dieu on aurait pris des risques « en vue du bien véritable ».

Il n’est pas inutile de nous demander : Et aujourd’hui, où en sommes-nous de cette prise de risque pour l’Evangile ? C’est à chacun de nous, dans nos communautés, à nous mettre dans la lumière et la liberté de l’Esprit-Saint. Et c’est un vaste programme !

P. Bernard Brajat

* Karl Rahner « homélies bibliques », Salvator 1967