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Le repas du Seigneur

dimanche 6 juin 2010, par Bernard Brajat

Homélie pour la fête du Saint-Sacrement – 05 & 06/06/2010 – Cahors, églises de Flaujac-Poujols, Sacré-CÅ“ur de Cabessut et Saint-Barthélémy « Je vous ai transmis ce que j’ai reçu de la tradition qui vient du Seigneur  »

Lorsque les deux lettres aux Corinthiens sont rédigées, nous sommes environ vingt ans après la mort et la résurrection de Jésus. Ce qui fait du passage de la première épître de Saint-Paul, que nous entendions avant l’évangile, la plus ancienne mention de l’eucharistie du Nouveau Testament. Et ce ne sont pas des mots de Paul lui-même dont il s’agit, mais de ceux reçus de « la tradition qui vient du Seigneur ». L’apôtre se réfère à la dernière Pâque de Jésus, quelques heures avant son procès : « la nuit même où il fut livré… » ; et il nous conduit ainsi au cœur même de la foi, dans ce mystère pascal où Jésus nous a aimés jusqu’à donner sa vie pour nous.

Ce don de la vie, il l’avait exprimé dans le dernier repas qu’il prit avec ses amis et dont Paul nous rapporte les paroles : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang… ». Depuis cette cène initiale, l’Eglise ne cesse d’accomplir cette action. Ce sont ces paroles que nous redirons dans quelques instants encore aujourd’hui sur le pain et le vin. Oui, depuis cette nuit dramatique nous ne cessons de « faire mémoire ». Le mémorial est bien autre chose que la commémoration d’un acte passé, avec force il se déploie dans notre présent. Le mémorial nous situe dans une dynamique, il nous place dans une situation d’espérance puisque nous mangeons le pain – le corps du Christ – jusqu’à ce qu’il revienne.

Intéressons-nous un petit peu à cette communauté à laquelle l’Apôtre Paul s’adresse et qu’il a porté à bout de bras… A Corinthe, la communauté était en majorité formée de travailleurs besogneux et d’esclaves. Mais il y avait également quelques chrétiens influents, bien placés dans la société. Dans cette communauté, les femmes jouent un rôle important (Priscille, Chloé, Phoebé « ministre de l’église de Cenchrées » (Romains 16,1) : à Corinthe il n’est pas étonnant que les femmes d’affaires chrétiennes aient une place en vue dans l’Eglise. A tous point de vue, la communauté de Corinthe offrait la plus grande diversité qui soit. Communauté bouillonnante où se côtoient anciens juifs et païens qui peuvent témoigner d’expériences religieuses fort différentes. Si sur le plan social et culturel les différences étaient importantes, on devine que cela n’allait pas sans poser bien des problèmes de communion entre les membres de cette communauté…

Et puis : où pouvait-on se réunir, maintenant que la synagogue n’était plus accessible ? Surtout pour des réunions de plus en plus spécifiques aux disciples du Christ Jésus… Il fallait compter sur tel ou tel chrétien assez aisé dont la maison permettait à un groupe d’une cinquantaine de personnes, au plus, de se réunir pour « le repas du Seigneur ». Alors, comment les pauvres gens pouvaient-ils se sentir à l’aise dans la maison de ceux qui les recevaient pour l’Eucharistie ? Trop souvent les plus aisés n’avaient-ils pas tendance à prendre la meilleure part et de ne laisser pour les pauvres que les petits restes ? Nous entendons déjà notre apôtre gronder : « Quand vous vous réunissez en commun, ce n’est pas le repas du Seigneur que vous prenez. Car chacun se hâte de prendre son propre repas, en sorte que l’un a faim, tandis que l’autre est ivre. N’avez-vous donc pas de maisons pour manger et pour boire ? Ou bien méprisez-vous l’Eglise de Dieu et voulez-vous faire un affront à ceux qui n’ont rien ? » Et c’est là, à ce moment précis, que Saint-Paul livre ce qu’il a reçu de la « tradition » qui vient du Seigneur : c’est le passage de l’épître que nous entendions en 2ème lecture.

Tradition où s’exprime la solidarité de tout un peuple comme au début de la vie publique de Jésus lorsqu’il avait multiplié « cinq pains et deux poissons ». Les Douze avaient pu mesurer ce jour-là quelle disproportion il existait entre la réalité et les moyens : cinq mille hommes et dans leurs mains, cinq pains et deux poissons ridicules ! La préoccupation des disciples est bien de nourrir cette foule, et la réponse de Jésus est déconcertante : « Donnez-leur vous-mêmes à manger ». Tout dans ce qui suit annonce l’eucharistie : prendre le pain, lever les yeux au ciel, bénir et rompre… ce sont bien les gestes eucharistiques que nous faisons à chaque messe.

D’un rien, le Seigneur fait un tout. Du manque il donne abondamment, et plus qu’ils n’en peuvent. Aucun n’a voulu se débrouiller tout seul. L’eucharistie est le don de Dieu, c’est aussi l’expression de la solidarité d’un peuple. Ces apôtres qui font le service, c’est bien l’Eglise dans son plus beau rôle. A la fin il en reste encore pour constituer le nouveau peuple de Dieu : douze paniers. Le pain que Jésus nous livre, le pain où il se livre, est offert en abondance, sans limites.

L’évêque d’Hippone, Saint-Augustin, comprendrait ainsi la parole du Christ Jésus ordonnant aux Douze de prendre eux-mêmes la charge de cette foule :
« La charge de la Parole et le souci avec lequel nous vous avons engendrés pour que le Christ soit formé en vous nous poussent à vous dire ce que signifie ce sacrement si grand et si divin, ce remède si célèbre et si noble, ce sacrifice si pur et si facile : ce n’est plus dans une seule cité terrestre, Jérusalem, ni dans le tabernacle qui a été fait par Moïse, ni dans le Temple qui a été construit par Salomon – tout cela n’était que l’ombre des réalités à venir – mais c’est du lever du soleil jusqu’au couchant, comme l’ont prédit les Prophètes, qu’on immole et qu’on offre à Dieu cette victime de louanges selon la grâce du Nouveau Testament. On ne va plus chercher dans les troupeaux une victime sanglante (…).
Le Christ, donc, notre Seigneur, qui a offert en souffrant pour nous ce qu’il avait reçu en naissant de nous, établi grand prêtre pour l’éternité, a institué le sacrifice de son corps et de son sang par lesquels il a remis les péchés. (…)
Les anciens sacrifices du peuple de Dieu dans leurs multiples variétés signifiaient l’unique sacrifice à venir. Et tout ce qui a été annoncé de façon multiple et diverse dans les sacrifices de l’Ancien Testament a rapport à cet unique sacrifice qui a été révélé dans le nouveau. »*

P. Bernard Brajat

* Sermon sur le sacrement de l’autel adressé au néophytes, attribué à Saint-Augustin – lectionnaire pour les dimanches et fêtes - , Le Cerf 1994