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Le Berger

dimanche 15 mai 2011, par Bernard Brajat

N’attendons pas d’un passage d’Evangile qu’il nous livre forcément un enseignement bien structuré. Parfois, il fonctionne au niveau des images. C’est un peu le cas de cette parabole de la bergerie qui devient une longue allégorie où il est question de berger mais également de porte.

Et vous aurez noté qu’il y a beaucoup de mouvement dans ce que nous venons d’entendre. Il y a de l’escalade d’enclot, du passage par la porte, de la reconnaissance vocale pour chacune des brebis : ça bouge, ça remue, ça appelle ! Il y a une accumulation de verbes qui indiquent le mouvement. Et ce mouvement veut certainement nous dire quelque chose.

Tout au long de l’Histoire des hommes, les religions se sont quelque peu « sclérosées », au risque même d’être « fossilisées », étouffées par les structures institutionnelles. Et le chemin qui conduit les hommes vers Dieu se trouve ainsi balisé de nombreuses injonctions par des « gardiens du Temple » toujours plus sourcilleux du « bien penser ». Le risque est grand d’enfermer la religion dans un conservatisme prudent qui exclurait de son domaine toute possibilité de mouvement…

Jésus vient bousculer les gardiens de l’Institution, représentés dans cet Evangile par les pharisiens. Ce passage de Saint-Jean nous le précise : « Jésus employa cette parabole en s’adressant aux pharisiens, mais ils ne comprirent pas ce qu’il voulait leur dire. » Alors sa parole se fait plus précise. Il indique bien ce pour quoi il est venu : pour les hommes. Il n’est pas venu pour assurer les « gardiens du Temple » dans leur rôle, il est « venu pour que les hommes aient la vie, pour qu’ils l’aient en abondance. »

Une bergerie, c’est un milieu vivant. Des histoires de bergers et de brebis, la Bible en est pleine. Il y a les bons et les mauvais bergers d’Israël. Il y a les brebis vagabondes et la brebis égarée de la parabole évangélique. Tout ce monde-là bouge. C’est un peuple, une communauté. Et si Jésus s’identifie à la porte il n’est pas pour autant un garde-chiourme : les brebis vont et viennent, elles écoutent la voix de celui qui les appelle chacune par son nom. On est à mille lieues d’une Institution figée et anonyme, on est dans le Vivant !

Reconnaissons, frères et sœurs, qu’il y a en chacun de nous une force de d’inertie, une sorte de conservatisme récurent qui s’exprime parfois de manière maladroite et quelque peu décalée ! Le jour de Pentecôte, sur la place publique, la parole de l’Apôtre Pierre s’adresse à toutes et à tous. Elle renverse les barrières culturelles et linguistiques pour atteindre et émouvoir tout homme : « ceux qui l’entendaient furent remués jusqu’au fond d’eux-mêmes ; ils dirent à Pierre et aux autres Apôtres : « Frères, que devons-nous faire ? » Et Pierre indique la nécessaire conversion et le baptême pour accéder au don de l’Esprit.

C’est le don de l’Esprit qui vivifie en abondance les hommes. Le pasteur, tel que Jésus le décrit, ne vient pas pour agir en patron au sein de la bergerie. Au contraire, il semble même ne pas y entrer. S’il intervient et appelle les brebis, c’est pour les inviter à sortir. Car la bergerie dont parle Jésus est bien Israël si porté à se replier sur lui-même. Jésus vient appeler ses brebis à sortir de leur enfermement, à voir autre chose, à voir d’autres brebis qui ne sont pas de cette bergerie. Ce berger invite à sortir pour en rencontrer d’autres, de celles qui proviennent des nations païennes, et à former avec elles un seul et même troupeau. Ce troupeau n’est pas appelé à entrer dans la bergerie, mais à suivre Jésus. C’est tout à fait différent.

Cet appel du Maître, en cette journée mondiale des vocations, est pour nous source de réflexion sur la manière dont nous comprenons le ministère du prêtre. J’ai peur qu’aujourd’hui les séminaires deviennent des lieux de plus en plus fermés sur un « entre soi » passéiste. On peut avoir parfois l’impression qu’on risque de former des prêtres pour perpétuer une caste sacerdotale, qui serait le modèle ecclésial réduit aux seuls clercs au risque de s’éloigner de plus en plus du peuple de Dieu. Où est le troupeau ? Où sont les brebis si la bergerie n’est plus que le siège d’un club de bergers nostalgiques ?

Jésus encore aujourd’hui nous bouscule. Il nous questionne sur nos manières d’être. Si nous estimons être protégés dans l’enclôt de la communauté élue, il nous provoque à voir autre chose : le suivre, c’est obligatoirement élargir son champs de vision. Le suivre, c’est délibérément partir à l’aventure vers des sœurs et frères aux multiples visages. Le suivre et écoutant sa voix, c’est prendre les risques de la Foi : « Si quelqu’un entre en passant par moi (…) ; il pourra aller et venir, et il trouvera un pâturage. » Ce qui fait dire à Saint-Grégoire le Grand :

« Il entrera pour avoir la foi ; il sortira en passant de la foi à la vision, de la croyance à la contemplation, et il trouvera un pâturage en arrivant au festin éternel.
Les brebis du bon Pasteur trouvent donc un pâturage parce que tout homme qui le suit avec un cœur simple est nourri dans la pâture des prairies intérieures. Et quel est le pâturage de ces brebis-là, sinon les joies éternelles d’un paradis toujours vert ? Car le pâturage des élus, c’est le visage de Dieu, toujours présent : puisqu’on le regarde sans interruption, l’âme se rassasie sans fin de l’aliment de vie. »*

Oui, vraiment
« le Seigneur est mon berger :
je ne manque de rien.
Sur des prés d’herbe fraîche
Il me fait reposer. » (Psaume 22)

P. Bernard Brajat

* St Grégoire le Grand : homélies sur l’évangile de Jean