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Laissez-vous réconcilier

vendredi 11 mars 2011, par Bernard Brajat

Par curiosité, j’ai été voir du côté du dictionnaire (Petit Larousse, édition 2001… même dans ce monde en perpétuelle mutation, je pense que 10 après ça peut encore rester une référence…) et j’ai regardé ce qu’on disait du « Carême » : « du latin quadragesima dies – autrement dit : le quarantième jour » ; et l’on donne trois sens. Je n’ai rien à redire sur le premier : « Temps de pénitence consacré à la préparation de Pâques et s’étendant du mercredi des Cendres – aujourd’hui, donc – au jeudi-saint » (le petit Larousse précise très justement que les dimanches en sont exclus…). Le deuxième sens est plus discutable, puisqu’il s’établit sur le « ressenti religieux » et s’attache à l’imaginaire… là, les exemples ne manquent pas : « Face de carême : visage pâle, triste et maussade »… C’est ce que comprend certainement le sens commun (et le souvenir que les plus anciens ont gardé de leur carême d’enfance…) mais tout le contraire de ce que prévoit l’Evangile de Matthieu lorsqu’il décrit l’attitude du disciple : « Toi, quand tu jeûnes, parfume-toi la tête et lave-toi le visage »… Tout le contraire d’une « face de carême » !

Et c’est bien là où Jésus nous attend lorsqu’il ébranle nos certitudes en parlant des trois pratiques traditionnelles à la plupart des religions : le partage (appelé de manière assez ringarde : « l’aumône »), la prière et le jeûne. Ce sont trois composantes essentielles de la pratique religieuse. Il faut d’abord constater que ce que Jésus demande aux disciples, il l’a pratiqué lui-même. L’aumône (que j’appelle « partage » envers les plus pauvres de notre société) : c’est une attention constante de Jésus tout au long de sa vie publique qu’il a vis-à-vis des malades, des orphelins, des veuves. La prière est sa respiration : il suffit de regarder tous les passages évangéliques où Jésus se retire à l’écart pour prier (ce qui surprend ses disciples qui veulent savoir comment prier : « Vous quand vous priez dites ‘Notre Père…’ » et nous connaissons la suite puisque nous redirons cette prière dans un instant). Et puis, après son baptême, Jésus est envoyé au désert par l’Esprit où il va jeûner pendant quarante jours : l’évangile de dimanche prochain nous dira combien il eu faim, c’est « l’évangile des tentations ».

Alors, n’est-il pas normal pour le disciple d’essayer de suivre le chemin du Maître ? Certes, oui ! Mais pas de n’importe quelle manière. Et Jésus nous donne ce soir le mode d’emploi. L’essentiel c’est que ces pratiques soient « sincères » et vraies. Personne n’oblige à les accomplir. Elles regardent le croyant et « le Père » qui « voit » dans le secret ! Pour Jésus, ces pratiques doivent être accomplies dans la discrétion pour le partage et le jeûne, dans le secret de notre cœur et de notre chambre pour la prière, en déjouant les apparences sans se composer une « face de carême » lorsqu’on jeûne mais en reflétant la joie, le bonheur d’être sous le regard du Seigneur. Et la récompense de cette démarche personnelle, c’est le Royaume de Dieu : il est encore à venir, mais c’est chaque croyant qui le construit aujourd’hui par une attitude profondément différente.

En faisant cela, à l’image de l’apôtre Paul, nous devenons « ambassadeurs du Christ » pour le monde. Nous donnons une image de l’Eglise, de l’Evangile et du Seigneur qui est « différente » de celle reçue par nos contemporains et souvent déformée de ce que nous voudrions transmettre. Il faut revoir nos manières d’être, de penser, de parler : ça aussi c’est le Carême ! Il s’agit de quelque chose de tellement important que l’apôtre Paul supplie ses Corinthiens : « Nous vous le demandons, laissez-vous réconcilier avec Dieu. » Nous pouvons l’imaginer, Paul, presque à genoux pour supplier ces premiers chrétiens. Il n’a pas de mots assez forts pour persuader, alors il nous donne à contempler la réalité du Christ : « Dieu l’a pour nous identifié au péché des hommes, afin que, grâce à lui, nous soyons identifiés à la justice de Dieu »… Être enfin « ajustés » à la volonté de Dieu : quel beau programme ! C’est cela le Carême : non « faire de la pénitence pour la pénitence », mais pour faire de ce temps un temps d’ouverture aux autres, d’intérêt à leur vie, à leur désirs et – osons le dire – à leurs rêves.

Il s’agit pour Saint-Paul de se « laisser réconcilier avec Dieu » : c’est une manière très juste de présenter les choses. Le verbe indique bien que la conversion n’est pas d’abord un effort personnel, mais le travail accompli par Dieu, c’est-à-dire : quelque chose que nous lui devons laisser faire et se réaliser en nous, au fond de nos cœurs, sans que personne autour de nous le sache. Ici, nous sommes pleinement dans l’évangile entendu ce soir : c’est un face à face, dans le secret. Par le don du Christ, nos sommes « justifiés » (ou « ajustés ») au Père. Notre part active et responsable de croyant, notre participation à l’œuvre du Salut c’est de ne pas laisser « sans effet la grâce reçue de Dieu », et ça, ce sont les fruits du Carême.

Ce soir, acceptons l’invitation lancée par l’apôtre Paul de nous « laisser réconcilier avec Dieu ». Cette invitation est notre effort de Carême, vraie conversion du cœur dont parle Saint-Bernard dans son 2ème sermon pour le premier jour du carême : certes, il s’adresse d’abord à ses frères moines, mais à travers eux c’est chaque disciple qu’il peut rejoindre dans la diversité de ses engagements.
« Convertissez-vous, dit le Seigneur, de tout votre cœur. » Frères, s’il avait dit : « Convertissez-vous » sans rien ajouter, peut-être aurions-nous pu répondre : c’ est fait, tu peux nous prescrire autre chose. Mais le Christ nous parle ici, si j’entends bien, d’une conversion spirituelle qui ne se fait pas en un seul jour. Puisse-t-elle même s’achever au cours de cette vie ! Fais donc attention à ce que tu aimes, à ce que tu crains, à ce qui te réjouit ou à ce qui t contriste et tu verras parfois que, sous l’habit religieux, tu restes un homme du monde. En effet, le cœur est tout entier dans ces quatre sentiments et c’est d’eux, je pense, qu’il faut entendre ces paroles : « Convertissez-vous au Seigneur de tout votre cœur. »*

P. Bernard Brajat

* Bernard de Clairvaux : 2ème sermon pour le premier jour du Carême, 2-3 Trad. J.-R Bouchet in lectionnaire pour les dimanches et fêtes. Le Cerf 1994