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La place du Serviteur

dimanche 29 août 2010, par Bernard Brajat

De tout temps on s’est « poussé du coude », et pas seulement dans les repas et les réceptions… et les mondanités de toutes sortes. Jésus est observateur attentif des mœurs de son temps : il a remarqué que les invités choisissent souvent les meilleurs places pour être le plus proche possible de l’Hôte ! Rien n’a trop changé : s’il revenait aujourd’hui sans doute ferait-il le même constat. Car notre société renvoie bel et bien l’image de privilèges âprement défendus, où des réseaux influents peuvent infléchir le bien public. De tout temps il en fut ainsi, et les contemporains de Jésus de Nazareth savent bien qui détient le pouvoir, sur quels « leviers » il faut agir pour se placer ! Les pharisiens semblent des gens influents dans la sphère politico – religieuse de son temps.

Ici, il est plus question de « Réflexions de table », ou de « conversations de table » : voilà comment nous pourrions appeler ce chapitre 14 de Saint-Luc. Il y campe Jésus dans la posture de l’invité dont l’enseignement prolonge l’invitation faite par un pharisien. Comme quoi, il ne faut pas généraliser les relations conflictuelles entre Jésus et les pharisiens. En fait, il va intervenir à deux reprises pendant le repas :

-  Il s’adresse d’abord à tous les invités, et les interroge sur le choix des places.
-  Ensuite, il s’adresse à son hôte, et évoque le choix des invités.

Sa première intervention ne va pas sans évoquer le passage du Siracide que nous entendions en 1ère lecture : « Plus tu es grand, plus il faut t’abaisser : tu trouveras grâce devant le Seigneur ». Tel un père qui enseigne son fils pour son éducation, il rappelle que l’idéal de la sagesse c’est « une oreille qui écoute ». Il est toujours important de « savoir écouter » (comme de savoir regarder, d’ailleurs) et cette écoute-la produit surtout de l’humilité. Sans cesse, le sage comprend qu’il a beaucoup à apprendre des autres et du Seigneur : « La puissance du Seigneur est grande, et les humbles lui rendent gloire. »

L’humilité c’est également le service des autres. J’apprends à dépasser mon ego pour me tourner délibérément vers les autres. Ce service se manifeste lorsqu’on se met à la dernière place, et non en vue pour se faire servir : « Qui s’élève sera abaissé ; qui s’abaisse sera élevé ».

La seconde intervention de Jésus sur la manière d’offrir l’hospitalité et de choisir ses invités est tout aussi importante. Il y est toujours question du service. Et cette fois-ci il s’agit d’inviter non pas ceux qui peuvent nous rendre service en retour, mais ceux qui ne pourrons rien nous donner (pauvres, estropiés de la vie, paumés de toutes sortes…). Or il nous faut constater qu’à notre époque – frères et sœurs – les « services rendus » appellent toujours des « retour d’ascenseur »… Il est certains milieux, touchant à la politique, aux affaires, à la Justice… au « pouvoir », qui fonctionnent de cette manière. Et ainsi, on se couvre mutuellement, on se donne du « Service » dans la mesure où l’on peut en recevoir un jour en échange, où l’on pourra en tirer avantage !

Le disciple, nous dit Jésus, fonctionne d’une toute autre manière. L’humilité du disciple de Jésus réside dans sa condition de serviteur inconditionnel pour tous… à l’instar de Jésus lui-même. Ce qui fait la grandeur du Service (dans tous les domaines de la vie en société d’ailleurs) et du sens du bien commun dans la Cité, c’est le Service désintéressé. Le chrétien est donc là, au cœur du monde, pour vivre d’autres valeurs que celles de la promotion de copinages. Il est au cœur du monde pour promouvoir d’autres valeurs qui dépassent celles du clan et des intérêts particuliers…

Et puis, en arrière-plan, pouvons-nous entendre également la parabole du pharisien et du publicain. Il ne s’agit pas de défendre sa place à table ou ailleurs, il importe de se situer en vérité devant le Seigneur notre Dieu. Celui qui, en toute humilité, reconnaît ses limites (voire sa misère) devient apte à reconnaître l’amour de Dieu agissant dans son existence quotidienne. Je compte infiniment aux yeux du Seigneur, et c’est lui qui m’élève, qui me situe à ma juste place, parce que lui seul m’aime le premier et de manière totalement gratuite, sans rien attendre en retour.

Pour terminer, je vous livre ces quelques lignes de Madeleine Delbrel :
« Les pauvres sont non seulement frères à aimer parce que frères, comme des frères, mais « nos seigneurs les pauvres », parce que le Pauvre est Notre Seigneur. il est le sacrement de la rencontre du Christ, de l’amour donné au Christ. Donc, quelle que soit la forme que prend la pauvreté dans notre vie, nous ne pouvons être fidèles à Jésus Lui-même, si les pauvres ne peuvent entrer dans nos conditions de vie « comme chez eux », comme le Christ y est chez Lui, s’ils ne sont pas prioritaires… On peut épiloguer sur la pauvreté du Christ, sur son imitation, sur ce qu’Il nous appelle à en vivre. Ce qui est indiscutable, c’est que, quelle que soit notre vie, elle doit, pour être chrétienne, donner au pauvre en chair et en os, à sa rencontre, à son accueil, à nos relations avec lui, une place où Jésus ne serait pas déplacé. (…) La présence réelle du Christ dans le pauvre connu en tant que personne est peut-être, quand elle est réellement crue, ce qui peut faire éclater, n’importe quelle situation sociale, la rendre authentiquement chrétienne. (…) La même foi nous permet de recevoir Christ dans l’Eucharistie et le pauvre. » *

Désormais, en Christ, il n’y a plus de « places à choisir ». Il n’y a en a qu’une seule : celle du Service humble et constructif pour notre monde.

P. Bernard Brajat

* Madeleine Delbrel « La joie de croire » Le Seuil 1995, collection « Livre de vie »