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La nuit du Passage...

dimanche 4 avril 2010, par Bernard Brajat

En ce premier jour de la semaine, c’est à une nouvelle création que la communauté des disciples est invitée à adhérer. Pierre est entré le premier dans le tombeau vide, et, comme Marie-Madeleine, il est resté dans la nuit… « C’est à n’y rien comprendre ». D’ailleurs, que comprenons-nous de la résurrection de Jésus ? Nous voyons toujours des femmes et des hommes souffrir, autour de nous, de la disparition d’un être cher, et peut-être nous-mêmes, présents aujourd’hui dans cette église, avons-nous été atteint par un deuil, une rupture qu’il nous est difficile d’admettre. Au moins pouvons-nous alors comprendre ce qui se passe dans le cœur et l’esprit de nos disciples : c’est le désarroi, doublé ce matin-là par l’absence du corps du crucifié.

Le mal, la maladie, la souffrance, et bien sûr la mort embrument l’horizon des hommes, et ce, depuis toujours ! Pour exorciser ce mal, la mode est aujourd’hui de parler de réincarnation et non plus de résurrection. Or c’est loin d’être la même chose. La foi chrétienne ne dit pas que nous vivrons un éternel recommencement qui se perpétuera de rebondissements en rebondissements. Pâques, c’est évidemment pour nous, chrétiens, la résurrection de Jésus. Cependant, le sens premier du mot hébreu (pessah), de la Pâque, c’est le « passage ».

Au début, le peuple est passé de l’esclavage à la liberté, d’une terre de servitude à une terre d’aventure. Et tout le livre de l’Exode évoque ce difficile exercice de la liberté : être libre, c’est insécurisant, voire stressant, parce qu’on est livré à soi-même, à ses propres choix, à son avenir incertain. Ce passage a été matérialisé par un marécage marin qu’il fallait traverser : l’eau était protectrice pour Israël et mortelle pour l’Egypte. Le hasard du calendrier fait que cette année la Pâque Juive (Pessah) se déroule du 29 mars au 6 avril… Encore aujourd’hui, lorsqu’une famille juive célèbre le repas pascal, les parents inventent des gestes « bizarres » pour provoquer les questions des enfants, et c’est ainsi qu’autour de la table familiale les réponses en référence à l’acte fondateur d’Israël viennent former la conscience religieuse. C’est une transmission de style catéchétique.

Cette Pâque, c’est aussi le « passage » de Jésus : il a commencé dans le cadre habituel de la Pâque juive. Et là, rappelons-nous ce que nous avons célébré ce Jeudi-Saint, Jésus a également posé un acte « bizarre » : il s’est mis à genoux devant les Douze, il leur a lavé les pieds. Mais que fais-tu, Jésus ? Que signifie ce geste ? Cette Pâque vécue ce soir-là prend des allures vraiment « bizarres ». Les gestes symboliques vont bientôt faire place aux actes de violence extrême contre Lui : comment les disciples vont-ils comprendre ce qui va se passer ? Il leur faudra du temps pour réaliser que Jésus est vraiment « passé » à travers la mort jusque dans la vie. Pour eux, comme pour chacun d’entre nous, c’est un passage qu’ils ont dû aussi emprunter à la suite du Maître ! Il faut déjà qu’ils fassent ce « passage » dans leur tête, et ce n’est pas si simple : nous le savons, le déménagement intérieur est parfois le plus difficile… Du moins, conditionne-t-il la manière dont nous vivrons un jour le « grand passage » vers le Père.

Passer suppose que l’on quitte un endroit, ou un état, pour aller dans un « ailleurs ». Il faut passer « d’ici » pour aller « là-bas ». Pour le disciple l’expérience est déstabilisante : c’est ce qu’a du vivre, la première, Marie-Madeleine. D’ailleurs, qu’est-elle venue chercher au tombeau de Jésus ? Elle n’est pas venue pour l’embaumer puisque Joseph d’Arimathie et Nicodème l’ont fait le vendredi soir, avant le début du Sabbat. Elle y va, comme on va parfois au cimetière : pour pleurer un peu ! N’est-elle pas comme le symbole de toutes celles et ceux qui n’arrivent pas à faire disparaître les images du passé ? Ne représente-t-elle pas toutes celles et ceux qui restent trop centrés sur eux-mêmes, sur leurs questions, leur douleurs, leurs sentiments contradictoires et qui n’arrivent pas à envisager autre chose que la fatalité mortelle…

Nous sommes devenus, frères et sœurs, dans la Pâque du Christ des êtres de « passage », c’est-à-dire que nous vivons depuis notre baptême la transition entre un monde d’apparences et « les réalités d’en haut », comme le dit l’apôtre Paul aux Colossiens (2ème lecture). Il nous invite bien à « rechercher » : autant dire que ce « passage » n’est pas évident ; pas plus qu’il ne le fut pour les premiers disciples, les premiers chrétiens, il ne l’est pour chacun de nous.

Cette année, le hasard de correspondance du calendrier Grégorien et du calendrier Julien fait que les chrétiens Orthodoxes célèbrent Pâques en même temps que les Catholiques et donc les Protestants et Anglicans. Alors je laisserai la fin de cette méditation pascale au théologien Orthodoxe, Olivier Clément, disparu l’année dernière :

« Dans la nouvelle Passion qui commence, celle de l’Esprit qui est aux prises avec l’opacité des hommes qu’Il vient intégrer en Corps du Christ, la Lumière Pascale, la Force du Ressuscité nous sont communiquées par l’Eucharistie : « Venez, en ce jour de la Résurrection, venez communier au Fruit nouveau de la Vigne ! » Et puisque l’Eucharistie nous incorpore au Ressuscité, nous pourrons peu à peu, par le service, le dépouillement, par une ascèse d’humilité, de foi et d’amour actif, nous éveiller à notre résurrection dans le Ressuscité : « Veillons jusqu’à la pointe du Jour ! Nous verrons le Christ ! »*

P. Bernard Brajat

* Olivier Clément « Le visage intérieur » Stock 1978