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Intendants des mystères de Dieu

dimanche 27 février 2011, par Bernard Brajat

Voilà plusieurs dimanches que nous côtoyons la communauté de Corinthe… par cette première lettre que l’Apôtre Paul adresse à ces chrétiens si éloignés de nous dans le temps, si proches par les réalités qu’ils vivent : attrait certain pour la Bonne Nouvelle de Jésus, minoritaires dans un monde qui les hait et ardents dans la foi qui les anime ! Mais également conflits de personnes à l’intérieur de la communauté, propension à s’attacher à des systèmes de pensée à la mode autant qu’aux manifestations spirituelles spectaculaires… Nous savons comment Saint-Paul se passionnait pour cette communauté : elle est sa fierté mais également son souci constant. Nous le voyons encore dénoncer les comportements sans se payer de mots. Un peu parano, pensons-nous, il sait que l’attaque est la meilleure défense : « Je me soucie fort peu de votre jugement sur moi (…) ; d’ailleurs, je ne me juge même pas moi-même. Ma conscience ne me reproche rien, (…) celui qui me juge, c’est le Seigneur. » (2ème lecture de ce jour : 1 Corinthiens 4,1-5).

Une phrase centrale attire notre attention aujourd’hui : « Il faut que l’on nous regarde seulement comme les serviteurs du Christ et les intendants des mystères de Dieu. » Serviteurs du Christ : certainement, nous essayons tous à notre manière d’être des serviteurs en mettant l’Evangile en pratique dans nos vies de la meilleure manière possible.

Intendants des mystères : oui, nous comprenons bien que le chrétien est un intendant, dans le sens où il gère pour un autre, et à son service, des biens qui ne lui appartiennent pas. C’est bien ainsi que nous sommes appelés à nous définir : intendants. Or, le patron fait le plus souvent confiance à ses intendants et nous laisse toute initiative pour gérer les biens, « son » bien. La parabole évangélique des talents nous apprends d’ailleurs que dans cette gestion il faut savoir prendre des risques : l’Evangile n’est pas fait pour être enterré dans un coin sombre de nos mémoires…

Quant aux « mystères de Dieu » : comment pourrions-nous les comprendre ? Etymologiquement, le mot grec évoque tout ce qui se rapporte à l’initiation. Le mystère n’est pas d’abord ce que l’on ne peut pas comprendre et que l’on doit croire, comme les plus anciens d’entre nous l’apprenaient au catéchisme (les mystères de la foi : incarnation, rédemption…), mais comme un chemin d’initiation qui permet d’entrer dans une autre forme de compréhension, très intérieure celle-là. Le mot « mysterion » chez Saint-Paul suggère bien pour lui une réalité profonde, inexprimable. Il y a une compréhension interne qui échappe aux raisonnements humains : c’est à cela que Paul voudrait ouvrir l’intelligence et le cœur des croyants.

A Corinthe comme dans d’autres villes de l’Empire, les « religions à mystère » connaissaient un succès croissant. Alors il n’est pas étonnant que Paul emploie souvent le terme « mystère » dans cette lettre. Mais c’est pour centrer l’attention des chrétiens de Corinthe sur « le mystère central », attaché à la personne du Christ. Il le fait évidemment par opposition à l’époque où ils étaient « entraînés, comme au hasard, vers les idoles muettes » (1 Corinthiens 12,2). Depuis, ils sont devenus « serviteurs du Christ ». Et puis, notre foi chrétienne nous a plongé dans la vie du Ressuscité par les trois sacrements de l’initiation qui nous ouvrent à une autre réalité (baptême – confirmation – eucharistie).

Si nous sommes « les serviteurs du Christ » nous entendons l’évangile de ce jour comme un appel à faire le choix décisif : Jésus nous dit bien qu’il est impossible de servir deux maîtres. Nous entendions à l’instant Jésus nous dire : « Vous ne pouvez pas être au service de Dieu et de Mamon. » (6,24) ; et il en vient à la question essentielle qu’il développe : « Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez ou boirez, ni pour votre corps de ce dont vous le vêtirez. Est-ce que la vie n’est pas plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement ? » (6,25 ). Faites confiance à Dieu !

Certes, il nous faut prévoir le lendemain. La mère de famille se pose natuerellement la question : « Qu’est-ce que je vais bien pouvoir leur faire à manger ? » Si nous sommes chargés de famille, ce n’est pas seulement pour nous qu’il faut nous soucier, mais pour ceux et celles qui nous sont confiés. Alors, Jésus nous semble faire preuve de beaucoup de légèreté dans les conseils qu’il prodigue aux disciples : « à chaque jour suffit sa peine » (6,34). Mais ce verset devenu proverbial est en fait le reflet d’une grande sagesse ! Nous sommes tellement pris par le matérialisme ambiant qu’il nous arrive souvent d’oublier le sens de la vie : lorsque les préoccupations matérielles nous prennent la tête c’est peut-être le signe que nous sommes entrés dans un jeu vertigineux et dangereux, car dans cette course folle à l’avoir nous risquons de n’être plus rien !

En parlant des richesses, Saint Jean Chrysostome remarque, en direction des chrétiens de son temps, qu’elles « causent un double mal, qui est de vous rendre esclaves d’une chose dont vous devriez être les maîtres, et de vous retirer de l’assujettissement à Dieu auquel il vous est avantageux et nécessaire d’être soumis. » Ce grand prédicateur de la fin du 4ème siècle, et archevêque de Constantinople, a touché là le cœur du problème : il n’est pas possible d’évangéliser sans appel à une certaine pauvreté. L’évangile entendu aujourd’hui développe cette entière confiance en Dieu. Plusieurs fois dans notre passage évangélique d’aujourd’hui, nous entendions l’expression : « Ne vous faites pas de souci… ». Autrement dit : ne vous laissez pas accaparer. Car l’Evangile s’adresse à toutes celles et ceux qui portent en eux le désir de correspondre à ce que Dieu attend d’eux, à ce qu’ils sont et non à ce qu’ils ont.

Plus loin – et pour finir notre méditation – Jean Chrysostome évoque les grands personnages de la Bible en parlant ainsi de Job : « Job était riche – dit-il – ; il se servait de l’argent, mais il ne servait pas l’argent, il en était le maître et non l’adorateur. Il considérait son bien comme s’il eut été un autre, il s’en regardait comme le dispensateur et non comme le propriétaire… C’est pourquoi il ne s’affligea point lorsqu’il le perdit. »*

C’est dans ce même esprit qu’il nous faut demeurer les « intendants des mystères de Dieu ».

P. Bernard Brajat

* Jean Chrysostome : Homélie XXI sur Matthieu, in lectionnaire pour les dimanches et fêtes, le Cerf 1994