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Hymne à la charité

dimanche 31 janvier 2010, par Bernard Brajat

C’est dans la bourgade, où il a grandi et travaillé, que Jésus vient aujourd’hui proclamer la Parole. Il est connu de tous à Nazareth : on le situe par rapport à ses parents, à sa famille. Il est trop proche d’eux pour qu’ils puissent accepter ce qu’il vient de leur dire : la Parole de grâce qu’il est venu proclamer sera accueillie par ceux du dehors ! Depuis toujours, cette Parole provoque des divisions entre les hommes : tantôt accueillie, tantôt rejetée. La réaction de ses concitoyens en est la preuve même…

Difficile cheminement de la Parole. L’apôtre Paul en sait quelque chose lorsqu’il pense à la communauté de Corinthe en particulier… Une des « plus grandes gloires » de son ministère apostolique, mais également une de ses plus grandes épreuves. Il nous faut maintenant un peu « situer » cette communauté pour mieux comprendre l’hymne à la charité que nous entendions en 2ème lecture de ce jour.

La ville de Corinthe avait été reconstruite en 44 avant J.C. Elle était peuplée d’anciens esclaves « affranchis ». Une amnistie y avait été proclamée pour des gens au passé douteux qui viendraient la repeupler. C’est un lieu de passage entre deux ports : les activités portuaires mobilisaient un grand nombre de navigateurs, de transbordeurs (on dirait aujourd’hui des « dockers »), de commerçants, d’artisans… Beaucoup de travailleurs manuels, beaucoup d’esclaves. Ici, Paul y exercera le métier de fabricant de toiles de tentes chez un couple d’amis judéo-chrétiens : Aquilas et Priscille. Aux gens de passage Corinthe offrait tous les plaisirs. « Vivre à la corinthienne » voulait dire en fait : « vivre dans la débauche ». Sur la dalle funéraire d’une romain on lit cette inscription : « Bains, vins, amour pourrissent nos corps, mais bains, vins amour font notre vie ». C’est dans cette « ville malade » que Paul avait donc implanté l’Evangile, la Parole dans l’aujourd’hui d’une population bouillonnante. C’était dans les années 50-51 que Saint-Paul avait fondé l’Eglise à Corinthe.

Les chances pour l’Evangile étaient, ici, celles d’une forte attente spirituelle : les religions officielles n’avaient plus grand succès. Le besoin de rapports plus personnels avec la divinité de son choix réunissait en « associations religieuses » des personnes de toutes conditions. Le judaïsme y rayonnait à partir de synagogues et préparait déjà le travail à la mission de l’Apôtre Paul : « J’ai un peuple nombreux dans cette ville » (Actes 18,9). Il fallait que Saint-Paul compose avec l’esprit grec, c’est-à-dire avec le sens aigu de la liberté individuelle… un certain engouement pour la « sagesse » et le « discours » ; une conception de l’homme dualiste (l’âme emprisonnée dans un corps) ; une tendance naturelle à valoriser la « connaissance » : c’est elle qui est libératrice pour ceux qui appartiennent de naissance au monde d’en haut, au monde « spirituel ». Il y a aussi dans cette communauté la recherche des manifestations spectaculaires du « divin » (parler en langues… prophétiser…). Tout ça favorisait « l’enthousiasme » religieux et certains chrétiens de Corinthe n’avaient déjà plus les pieds sur terre : ils vivaient dans un monde imaginaire qui les soustrayait aux contingences de ce bas monde... Beaucoup de problèmes allaient donc se poser à la fois.

Face aux « manifestations spirituelles » Paul a déjà pris du recul pour en situer l’exercice à l’intérieur et au bénéfice de la communauté de l’Eglise, corps du Christ. C’était le passage de la 1ère au Corinthiens que nous entendions dimanche dernier sur les différents membres du corps. Tous ces charismes dans l’Eglise ne serviraient à rien si à l’origine de la vie de l’Eglise il n’y avait l’amour. « Vous ambitionnez les dons les meilleurs ? Eh bien, je vais vous montrer la « voie » par excellence. » Les mots ont leur importance… Il ne dit pas : « je vais vous dire quel est le charisme supérieur », il parle de « voie ». Il s’agit bien de suivre un chemin, non de rester dans le domaine de la pure connaissance. C’est l’hymne à la charité que nous entendions aujourd’hui. Le texte a beaucoup de succès : il est le souvent choisi par les couples qui se préparent au mariage.

Cet éloge de la charité, de l’amour est un sacré programme… Tout aussi impossible à réaliser que celui des béatitudes ! Comment faire – frères et sœurs – pour être toujours patient, toujours rendre service, n’être jamais jaloux, n’être pas rancunier… Comment faire pour tout supporter, tout endurer ? Je pense – avec humour – que j’aurais bien aimé être le conseiller spirituel de notre Apôtre et lui donner comme pénitence de relire de temps en temps cette si belle méditation sur l’amour ! Nous le savons, en effet, ce n’est pas toujours ce qu’il a vécu… Paul est loin de tout supporter de ses proches collaborateurs (le livre des Actes en témoigne), et aussi des communautés qu’il a fondé (le lien épistolaire qu’il entretient nous enseigne beaucoup sur la manière dont il gère certains conflits).

Bref, entre la théorie et la pratique il y a une différence… Et ainsi, Saint-Paul témoigne que nous ne sommes jamais vraiment chrétiens. Nous le sommes, mais en devenir. « Actuellement ma connaissance – et ma manière d’aimer – est partielle », quand je serai face à face avec le Christ Jésus, « je connaîtrai comme Dieu me connaît. » ! Pour l’instant il s’agit bien de suivre un chemin – une « voie » – : celui par lequel Dieu est venu vers les hommes, celui par lequel les hommes vont vers Dieu. C’est le même.

« Ce qui demeure aujourd’hui, c’est la foi, l’espérance et la charité ; mais la plus grande des trois, c’est la charité ». Et cette amour-là (agapè), c’est d’abord l’amour de Dieu envers nous, dont nous essayons de témoigner les uns envers les autres : c’est un exercice toujours à refaire, notre vie durant !

P. Bernard Brajat