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Heureux... malheureux...

dimanche 14 février 2010, par Bernard Brajat

Homélie du 6ème dimanche ordinaire C – 14/02/2010 – Cahors : églises du Sacré-CÅ“ur de Cabessus et Saint-Barthélémy « Si nous avons mis notre espoir dans le Christ pour cette vie seulement, nous sommes les plus àplaindre de tous les hommes. Mais non ! Le Christ est ressuscité d’entre les morts, pour être parmi les morts le premier ressuscité  »

Nous sommes plus habitués à lire et entendre les Béatitudes chez Saint-Matthieu, et il y a des différences notables avec celles en Saint-Luc que nous entendions ce jour. Chez Matthieu, il invite ses disciples sur la montagne : ils sont assis autour de lui et tel le nouveau Moïse, il livre son enseignement. Ici, il passe de la montagne à la plaine : chaque fois qu’on ose s’aventurer dans ce mouvement de descente on se rapproche du Christ… Il est vers les hommes, non en dehors de leur condition pour les amener au Père.

Les béatitudes, pour l’essentiel, nous les connaissons déjà :
« Heureux, vous les pauvres » – et il regarde bien ses disciples – « Heureux, vous qui avez faim maintenant… heureux vous qui pleurez… heureux, êtes-vous lorsque les hommes vous haïssent et vous rejettent à cause du Fils de l’homme… » ! Comme chez Matthieu, la récompense est annoncée après chaque béatitude… Ce sont à peu près les mêmes. S’il y a une différence – et elle est de taille – c’est dans le fait que les repus, les rieurs, les « people » adulés, les nantis sont déclarés malheureux !

C’est d’ailleurs cette idée d’être « malheureux » que l’on retrouve chez Saint-Paul et qu’il combat : le Christ ressuscité vient rendre la joie à l’homme en l’ouvrant à l’espérance. Dimanche dernier il s’entourait de précautions pour rappeler à ses chers Corinthiens que, comme Apôtre, il ne faisait que « transmettre » ce qu’il avait lui-même reçu. Aujourd’hui il va au vif du sujet : la résurrection des morts. A Corinthe, la foi en la résurrection est difficile à annoncer, à « faire passer »… Ces chrétiens, récents dans leur adhésion au Christ, remettent en cause la résurrection des corps ; car dans la pensée grecque l’homme est constitué de deux éléments : un corps mortel et une âme immortelle.

Pour l’Apôtre Paul et toute la tradition juive cette conception de la personne est inconcevable, l’homme est UN. Il va donc réagir contre la vision ambiante de la personne. Il va développer des arguments successifs : s’il n’y a pas de résurrection, le Christ n’est pas ressuscité et si le Christ n’est pas ressuscité, vaine est notre foi, puisque l’annonce de la mort et de la résurrection de Jésus est le fondement de notre foi, alors « à quoi vous servirait-il d’être chrétiens », si le Christ n’est pas vraiment ressuscité ? Nous serions les plus « malheureux » des hommes, parce que nous aurions perdu le sens de notre existence, notre raison de croire et d’espérer.

Malheureux comme ces hommes qui se sont enfermés dans un « non choix » : ils ont pris le parti inverse des béatitudes, leur vie est sinistre parce qu’ils sont suffisants. Comprenons bien : ils se suffisent à eux-mêmes. Leur finalité est dans l’apparence transitoire du monde : « malheureux êtes-vous quand tous les hommes » vous célèbrent ! C’est en se basant sur cette apparence trompeuse que leurs ancêtres honoraient de prétendus prophètes. Les vrais prophètes impliquent dans leur vie l’esprit des béatitudes… Singulièrement dans l’évangile de Luc, cet esprit est déjà présent dans le Magnificat de Marie : « Il élève les humbles, il renvoie les riches les mains vides ». Dieu inverse les propositions mondaines. Il se joue des valeurs du temps, des modèles promus par la course au profit et au paraître !

Quand il parle de gens heureux, Jésus s’adresse à ses disciples : « vous » les pauvres, « vous » qui avez faim… « vous » qui pleurez maintenant ! Et Jésus n’annonce pas ce bonheur pour demain ou après demain, c’est aujourd’hui que nous pouvons connaître le bonheur. Ainsi l’exprime Charles de Foucauld :

« Pour parents, Jésus a choisi deux pauvres ouvriers, pour premiers adorateurs, il choisit de pauvres bergers. Jésus ne rejette pas les riches, il est mort pour eux, les appelle tous, les aime, mais il refuse de partager leurs richesses et il appelle les pauvres les premiers. »

Et sous la forme d’une prière, il poursuit :

« Que vous êtes divinement bon, mon Dieu ! Si vous aviez appelé d’abord les riches, les pauvres n’auraient pas osé s’approcher de vous, ils se seraient crus obligés de rester à l’écart à cause de leur pauvreté, ils vous auraient regardé de loin, laissant les riches vous entourer. Mais en appelant les bergers les premiers, vous avez appelé à vous tout le monde : les pauvres, puisque vous leurs montrez par là, jusqu’à la fin des siècles, qu’ils sont les premiers appelés, les favoris, les privilégiés ; les riches, car d’une part, ils ne sont pas timides, de l’autre il dépend d’eux de devenir aussi pauvres que les bergers. En une minute, s’ils veulent, s’ils ont le désir d’être semblables à vous, s’ils craignent que leurs richesses les écartent de vous, ils peuvent devenir parfaitement pauvres.
Que vous êtes bon ! Comme vous avez pris le bon moyen pour appeler d’un seul coup autour de vous tous vos enfants, sans aucune exception ! Et quel baume vous avez mis jusqu’à la fin des siècles au cœur des pauvres, des petits, des dédaignés du monde, en leur montrant dès votre naissance qu’ils sont vos privilégiés, vos favoris, les premiers appelés : les toujours appelés autour de vous qui avez voulu être un des leurs et être dès votre berceau et toute votre vie entouré par eux. »*

Acceptons, nous aussi, d’être les pauvres que Dieu regarde : démunis de notre suffisance, nous apprendrons le bonheur qui trouve son accomplissement en vie éternelle.

P. Bernard Brajat

* Charles de Foucauld, « méditations sur l’Evangile » in « Œuvres spirituelles » Le Seuil 1958