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Donner un nom

mercredi 22 décembre 2010, par Bernard Brajat

Donner un nom, c’est important. Celles et ceux, très nombreux parmi vous, qui sont pères et mères s’en souviennent : parfois on tergiverse un peu dans le choix du prénom de l’enfant… ou bien, ça paraît aller de soi. Dans l’évangile selon Saint-Matthieu c’est Joseph qui est chargé de donner un nom à l’enfant qui va naître, il est chargé de l’identifier : son nom sera Jésus. Ce qui peut se comprendre comme « le Seigneur sauve ». Cet enfant sera également appelé « Emmanuel », ce qui peut se traduire par « Dieu-avec-nous ».

Nous le savons, tous les prénoms ont une origine, une signification. Aujourd’hui, cette signification échappe le plus souvent aux parents qui choisissent plus par mode. Savent-ils, ces nouveaux parents, que bon nombre de prénoms anglo-saxons ont un équivalent en Français (Jennifer, c’est Jeanne…). Ou encore que tel prénom Breton est la traduction d’un prénom Français (Loïc pour Louis, ou Ludovic pour l’abrégé de Ludovicus, qui signifie également Louis), sans parler des Franck et Francis qui ne sont que les adaptations du même Saint-François (surnom pour dire « le Français »). Tous ont une signification pour marquer la force, la douceur… mais aussi un « surnom » familier et plus sympathique. Je vous recommande l’ouvrage de ce franciscain aujourd’hui disparu : Omer Anglebert « La fleur des Saints ».

Si dans nos sociétés occidentales, l’origine des prénoms est culturellement multiple, dans la Bible, les prénoms (les noms) ont leur origine dans l’Histoire du peuple de Dieu. Ils dépeignent le plus souvent une qualité ou une action du Seigneur. Chez Saint-Luc l’annonce, qui est faite à Joseph lors d’un songe en Matthieu, c’est l’Ange Gabriel qui vient la révéler à Marie : son nom veut dire « Dieu est fort » ou « qui est comme Dieu ». Zacharie est chargé de nommer son fils « Jean », prénom que personne ne porte dans la famille mais qui signifie « le Seigneur fait grâce » !

Les deux noms soufflés à Joseph lors du songe reflètent la foi de l’Eglise primitive. Les chrétiens ont découvert, grâce à Dieu, que Jésus était Sauveur et présence de Dieu. Il vient de l’Esprit-Saint, c’est-à-dire qu’il vient de Dieu. Dans l’attente d’Israël, le Messie serait obligatoirement inscrit dans la lignée royale de David. Joseph – dont le nom signifie « que Dieu ajoute d’autres enfants à celui qui vient de naître » – était un lointain et bien modeste descendant, même caché, mais bien réel cependant. C’est donc le rôle premier de Joseph d’inscrire cet enfant, né de Marie, dans la descendance de David. C’est sous ce nom qu’on pourra l’invoquer, tels les aveugles de Jéricho lorsqu’ils l’implorent : « fils de David, prends pitié de nous » ! N’oublions pas pour quels premiers chrétiens s’adresse l’évangile selon Saint-Matthieu : des disciples issus du Judaïsme, et des communautés façonnées par l’Histoire Sainte.

Allons plus loin encore. L’évangile nous dit que Joseph « était un homme juste ». Vous savez, toute spiritualité possède une dimension concrète, une origine matérielle qui permet de superposer les images afin qu’elles éclairent et traduisent l’indicible. Joseph en bon charpentier savait l’importance des pièces de bois qui s’ajustent, qui correspondent à leur « juste » place. Il en va de la solidité d’une charpente, d’une pièce de bois, d’une construction. Un jour, Jésus parlera des constructions : de celles qui tiennent et de celles qui s’écroulent… Pour le croyant d’Israël, la solidité de la construction dépend de la manière dont on laisse agir l’Esprit du Seigneur. Joseph laisse travailler l’Esprit-Saint pour devenir un homme bien « ajusté » au plan de Dieu sur lui. Etre un homme juste, pour Joseph c’est faire qu’il n’y ait pas de « jeu » entre sa volonté et celle du Seigneur.

Joseph, dont l’Evangile parle si peu, devient un exemple pour ceux qui méditent l’évangile selon Saint-Matthieu. S’il ne dénonce pas publiquement Marie, c’est parce qu’en homme juste il entre dans le projet, dans le plan de Dieu. Dieu se révèle en Marie qui porte cet enfant, et Joseph doit pouvoir participer à cette œuvre de Salut : « Ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse : l’enfant qui est engendré en elle vient de l’Esprit-Saint ». A quelques jours de Noël, la figure de Joseph nous ouvre à cette qualité essentielle du croyant : se laisser ajuster à la volonté de Dieu. C’est ce que nous demandons au Seigneur tous les jours : « Que ta volonté soit faite » ! Non, mes désirs capricieux, mais ta volonté, Seigneur !

Pour finir notre méditation, j’ai retrouvé chez Saint-Anselme de Cantorbéry ce très beau texte sur la Vierge Marie lorsqu’il commente ce verset 24 de notre évangile :
« Comment parler dignement de celle qu a engendré mon Seigneur et mon Dieu ? Par sa fécondité, j’ai été délivré de ma captivité ; par son enfantement, je suis racheté de la mort éternelle ; par son Fils, j’ai été relevé de ma ruine et ramené du malheur à la patrie bienheureuse…
Ô bénie entre les femmes, c’est le fruit béni de ton sein qui m’a donné tout cela par la régénération du baptême. Il me l’a donné en réalité ou en espérance, bien que je me sois moi-même privé de tout cela par mon propre péché, au point d’être sans rien et au bord du désespoir. Quoi donc ? Si mes fautes sont pardonnées, serai-je ingrat envers celle par qui tant de biens me sont venus gratuitement ? Dieu me garde d’ajouter cette injustice à mes iniquités !...
Dieu a donné son Fils, fruit de son cœur, qui était son égal et qu’il aimait comme lui-même : il l’a donné à Marie et, du sein de Marie, il en fait son Fils, non pas qu’un d’autre, mais le même en personne, de sorte qu’il est par sa nature le même Fils unique de Dieu et de Marie. Toute la création est l’œuvre de Dieu, et Dieu est né de Marie ! Dieu a tout créé, et Marie a enfanté Dieu ! dieu qui a tout formé s’est formé lui-même du sein de Marie, et ainsi il a refait tout ce qu’il avait fait. Lui qui a pu tout faire de rien n’a pas voulu refaire sa création détruite sans devenir d’abord le fils de Marie. (…) Car Dieu a engendré celui par qui tout a été fait, et Marie a enfanté celui par qui tout a été sauvé… »*

P. Bernard Brajat

* Anselme de Cantorbéry (Oraison 7 : traduction non indentifiée).