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Croire... sans avoir vu

dimanche 11 avril 2010, par Bernard Brajat

« Tu es bien comme Saint-Thomas » ! Ainsi, notre apôtre est-il passé dans le domaine des expressions courantes et imagées pour exprimer la pointe de soupçon qui entoure toute affirmation crédule. Et depuis ce jour-là, notre apôtre est devenu d’une certaine manière le saint patron de tous les incrédules, mais pas des incroyants… Déjà, une fois dans l’évangile de St Jean (c’était avant la Passion), à Jésus qui affirmait « Pour aller où je m’en vais, vous savez le chemin », Thomas avait répondu : « Seigneur, nous ne savons même pas où tu vas, comment pourrions-nous savoir le chemin ? » (Jean 14,1-6).

Au soir du premier jour, alors qu’ils n’ont encore que le témoignage de Marie-Madeleine, de Pierre et de l’autre disciple, Jésus se tient au milieu d’eux. Le ressuscité vient se confronter au groupe des disciples : c’est la rencontre de « l’après »… Par deux fois il leur donne « la paix », l’Esprit-Saint en soufflant sur eux et une Mission : remettre les péchés, réconcilier les hommes avec Dieu. Belle mission que celle confiée à la communauté des disciples ! Mais tout cela n’est possible qu’une fois leur peur dépassée et la joie retrouvée.

Ce soir-là, Thomas n’y est pas ! Il est lent, Thomas… Lent à croire, plus qu’incroyant. Il ne fonce pas comme ça dans les certitudes des autres. Il met des exigences à son adhésion. Pour lui, le Christ ressuscité doit être le même que l’homme crucifié : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous… Si je ne mets pas la main dans son côté, non, je n’y croirai pas ». A-t-il tort ? Tellement de charlatans surfent sur le sentiment religieux de leurs contemporains, comment pourrait-on l’en blâmer ? Et comment accréditer la parole d’un groupe qui a connu tant de traumatismes depuis plusieurs jours… La douleur ne peut-elle conduire certains à l’exaltation mystique, de manière démesurée ? On a bien vu, parfois, des hallucinations collectives conduire les membres d’un groupe sectaire aux témoignages les plus incohérents…

Thomas a donc toutes les bonnes raisons de douter et pour le moins d’être réservé. L’ Evangile nous rapporte le deuxième temps de l’histoire : « Huit jours plus tard ». Et là, lorsque Jésus invite Thomas à « toucher » du doigt, notre Apôtre s’écrie de manière spontanée : « Mon Seigneur et mon Dieu ! ». Jadis, Pierre avait bien affirmé que Jésus était le « Messie », « le Fils du Dieu vivant », mais là, Thomas va encore plus loin dans la confession de foi. En effet, dans la Bible, le titre de « Seigneur » est pratiquement réservé à Dieu. Donner ce titre à un homme était impensable pour un Juif. Et c’est ce que fait précisément l’apôtre Thomas. Il va bien au delà de ce que disent les autres apôtres jusqu’à maintenant !

Et l’Eglise gardera les mots mêmes de l’incrédule en terminant bien des prières par cette formulation : « par Jésus Christ, ton Fils, notre Seigneur et notre Dieu ». Alors, bienheureux Thomas ! Comme sont bienheureux, toutes celles et ceux – et nous en sommes, frères et sœurs – qui croient sans avoir vu. Au matin de Pâques, « l’autre disciple », en entrant à son tour dans le tombeau « vit et crut ». Nous, qui n’avons rien vu, croyons dans la Parole du Fils bien-aimé. Notre acte de foi peut être malmené, hésitant : il n’en demeure pas moins que notre attachement au Christ reste entier.

Et Saint-Augustin de commenter : « (Thomas) Tu as déclaré : si je ne touche pas, si je ne mets pas mon doigt, je ne croirai pas. Viens, touche, mets ton doigt et ne sois pas incrédule, mais fidèle. Je connaissais tes blessures, j’ai gardé pour toi ma cicatrice.

Mais, en approchant sa main, Thomas peut pleinement compléter sa foi. Quelle est, en effet, la plénitude de la foi ? De ne pas croire que le Christ est seulement homme, de ne pas croire non plus que le Christ est seulement Dieu, mais de croire qu’il est homme et Dieu. Telle est la plénitude de la foi. Ainsi le disciple auquel son Sauveur donnait à toucher les membres de son corps et ses cicatrices s’écrie : « Mon Seigneur et mon Dieu. » Il a touché l’homme, il a reconnu Dieu. »*

Au terme de ce chapitre 20 de son évangile, Saint-Jean précise que les signes qui ont été rapporté dans son livre le sont dans un but : croire que Jésus est le Messie. Ainsi l’Evangile – tout évangile – est d’abord une catéchèse, non un reportage. Ce qui importe pour les évangélistes c’est d’annoncer Jésus Christ, mort et ressuscité. Ce qui importe pour eux c’est de transmettre la source de vie, par la foi.

Avant d’être le dimanche de la « divine miséricorde » ce dimanche est celui dans l’octave de Pâques. Le dimanche où l’événement initial, incompréhensible du premier matin rencontre l’épreuve du doute chez le disciple absent de la communauté : il a manqué un épisode ! Combien de nos frères et sœurs ont manqué d’importants rendez-vous avec le Christ, et cependant pour eux, pour nous, il demeure toujours possible. Chez Thomas jadis, comme chez nous aujourd’hui, la foi questionne. La foi cherche : si elle ne s’appuie pas sur le vécu communautaire elle risque de dépérir. Si elle ne se ressource pas dans la fréquentation assidue des Ecritures, dans la communauté elle risque d’être désorientée.

Apprenons à être – comme Sant-Thomas – des questionneurs de Dieu : heureux sommes-nous de croire sans avoir vu !

P. Bernard Brajat

* Saint-Augustin – sermon 258, 1-3 Le Cerf 1994