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Citoyens des cieux

dimanche 28 février 2010, par Bernard Brajat

Dans l’évangile selon Saint-Luc, l’épisode de la Transfiguration est comme une « pause » dans le ministère de Jésus… telle une halte sur le chemin, un temps nécessaire d’intimité, de proximité ; et aussi il correspond au nécessaire recul qu’oblige toute activité débordante. A ce titre la réflexion de Pierre est significative : « Maître, il est heureux que nous soyons ici ». Ne voudrait-il pas d’ailleurs prolonger cet instant de bonheur dans une sorte de « contemplation permanente », à tel point qu’il propose de dresser « trois tentes » : une pour Jésus, « une pour Moïse, et une pour Elie » ?

Le cadre naturel à son importance dans la Bible, spécialement la montagne ou le désert (comme dans l’Evangile de dimanche dernier). Ce sont des lieux habituellement évocateurs d’Alliance. Et c’est bien le cadre de l’Alliance qui donne une couleur à ce 2ème dimanche de Carême. C’est d’abord Abraham qui, contemplant le ciel, criblé d’étoiles, et ne pouvant les dénombrer s’entend promettre une descendance aussi nombreuse. Et, nous dit le texte : « Ce jour-là, le Seigneur conclut une alliance avec Abraham en ces termes : « A ta descendance, je donne le pays que voici. » (1ère lecture : Genèse 15,18). Au « père des croyants » le Seigneur promet un pays, une terre. Aux croyants que nous sommes, l’Apôtre Paul révèle notre qualité de citoyens !

Frères et sœurs, nous sommes passés du territoire de la tribu (du clan, de la caste… de « l’entre soi ») à la Cité universelle : « Nous sommes citoyens des cieux ; c’est à ce titre que nous attendons comme sauveur le Seigneur Jésus Christ, lui qui transformera nos pauvres corps à l’image de son corps glorieux » (2ème lecture : Philippiens 3,17—4,1). Et là tout est dit : la Transfiguration de Jésus porte en elle notre propre transfiguration. De manière mystérieuse, nous serons transformés : c’est la foi de l’Apôtre Paul, c’est cette foi à laquelle nous adhérons lorsque dans un instant nous professerons croire à « la résurrection de la chair, à la vie éternelle ».

Car, Dieu ne créée pas l’humanité pour l’enfermer dans des limites étroites, que ce soient celles de sa communauté, de sa ville, de sa nation, de sa race, ni même de nos réalités corporelles et individuelles. Il faut qu’on se le dise : Dieu aime le métissage ! En témoigne Jean le visionnaire lorsqu’il évoque dans le livre de l’Apocalypse la « Cité Sainte », la « Jérusalem d’En-haut » où un peuple de toutes races, langues et cultures s’est constitué à l’appel de l’Ange ! D’ailleurs, aujourd’hui, notre dimension corporelle nous fait « toucher du doigt » notre fragilité, et l’Apôtre Paul nous encourage à « lever les yeux » (ou si nous préférons une comparaison cycliste : à « lever le nez du guidon »).

D’expérience savons-nous – peut-être – que lorsque nous vivons un amour intense, nous expérimentons que le temps présent et nos limites corporelles sont bien trop étroits pour satisfaire notre désir d’aimer et d’être aimé en plénitude. Serait-ce un peu ce que Pierre ressent ce jour-là sur la montagne lorsqu’il suggère à Jésus de « fixer » l’instant de transfiguration ? Il voudrait que le bonheur d’avoir dépassé les limites du temps et de l’espace, demeure ici pour toujours, et qu’ils restent eux trois – Pierre, Jean et Jacques – dans l’intimité de ce bonheur partagé avec Jésus, Moïse et Elie !

Ici se révèle la véritable nature de Jésus : il est le Fils bien-aimé, accomplissant dans l’obéissance ce que préfiguraient le don de la Loi et la parole des prophètes. Mais ici se révèle également la destinée de Jésus car « ils parlaient de son exode qui allait se réaliser vers Jérusalem ». Qui dit Exode évoque la Pâque, le grand « passage »… En ont-ils conscience à ce moment précis, ces disciples si « lents à croire » ? Il leur faudra encore du temps pour découvrir, et reconnaître.

Oui, il va vivre ce long « exode » commencé avec Moïse, pour libérer son peuple. Mais aujourd’hui, il continue cet exode avec toutes les femmes et les hommes qui n’appartiennent plus à un peuple particulier, à une ou des nations particulières. Réentendons encore une fois Saint-Paul : « Nous sommes citoyens du ciel ; c’est à ce titre que nous attendons comme sauveur le Seigneur Jésus Christ, lui qui transformera nos pauvres corps à l’image de son corps glorieux, avec la puissance qui le rend capable de tout dominer. » : c’est ainsi que s’exprime l’Apôtre Paul lorsqu’il évoque la Pâque du Christ inscrite dans la vie des croyants.

C’est le chemin de Pâques que nous avons commencé, que nous continuerons jusqu’au terme des 40 jours où nous passerons dans cette Terre Promise « immatérielle », extraterritoriale, pour jouir pleinement de la vie éternelle. C’est-à-dire d’une vie d’intensité d’amour telle qu’elle correspondra de manière définitive à ce que nos trois disciples ont pu ressentir ce jour-là sur la montagne. La « gloire » qu’ils perçoivent aujourd’hui (et de manière partielle) dans la personne de Jésus sera un jour leur propre victoire, à la suite du ressuscité. En fait ils devront accomplir un « cheminement » que l’on peut appeler « conversion » avant d’adhérer à la résurrection de Jésus.

Cette « conversion », en notre temps de Carême 2010, comporte inévitablement une purification de nos désirs, à savoir : la manière dont nous saurons remettre en question nos préjugés sur le monde et sur l’Eglise. Le Carême est encore cette chance qui nous est offerte pour que nous passions d’un christianisme identitaire à un christianisme vraiment évangélique et prophétique. Car ce n’est que dans le questionnement que nous renvoie l’Evangile que nous trouverons une source de conversion. Et il n’y a pas de « passage », de Pâque possible, sans une conversion au Dieu de l’Alliance.

Déjà, nous le savons : l’aboutissement de la nouvelle Alliance, c’est la transformation de ce que Saint-Paul appelle « nos pauvres corps » à l’image de « son corps glorieux ». Le carême est bien là pour nous aider à réaliser un peu – et autant que nous pouvons la saisir – notre propre transfiguration.

P. Bernard Brajat