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Chez toi !

lundi 1er novembre 2010, par Bernard Brajat

Ce passage d’Evangile est encore une perle que nous a réservé Saint-Luc, dans ce qu’il a d’original ! L’histoire est bien connue : elle est faite de déplacements qui rendent ce récit vivant, dynamique. Le Salut qui se manifeste aujourd’hui est un Salut en mouvement.

Il n’est jamais trop tard pour accéder au Salut, jamais trop tard pour rencontrer le Seigneur qui nous interpelle. Zachée, le petit homme, le collecteur d’impôts en a fait l’expérience. Il « cherchait à voir qui était Jésus ». Il rejoint le désir de beaucoup qui cherchent ardemment voir Dieu, à commencer par quelques prophètes du Premier Testament, comme Isaïe. C’est important de le dire, car désirer voir le visage de l’autre et du « tout-Autre » c’est plus que de le connaître ou de le reconnaître de manière abstraite. Et Zachée, qui « veut voir », possède en lui-même plus qu’un simple désir de se mettre en conformité avec la Loi de son peuple.

D’ailleurs le personnage donne du poids à cette histoire. Zachée – même s’il est de petite taille – n’est pas un « enfant de chœur ». Dans la société Juive de son temps il est classé parmi les traites à son peuple... parmi les gens « sans foi ni Loi » capables de toutes les compromissions pour s’enrichir. Il est désigné comme un pécheur notoire. Et il devra franchir plusieurs obstacles pour vivre l’inimaginable : une rencontre qui, à travers Jésus, va amener Dieu chez lui. Chez lui, le sale type ! Qui oserait le fréquenter ?

Très vite, dans cette rencontre, les rôles vont s’inverser. Au début, c’est lui, Zachée, qui veut « voir » Jésus. Au bout de l’échange c’est Jésus qui lui demande d’aller « demeurer » chez lui. C’est ainsi dans l’évangile de Luc : Jésus devient le Samaritain d’une parabole qui se penche sur nos blessures… Il se fait l’un de nous, au cœur de notre humanité, pour prendre ce que nous avons de plus moche et en faire quelque chose de bien ! Ainsi en va-t-il pour ce publicain, ce chef de collecteurs d’impôts.

Nous le voyons déjà dégringoler de son arbre (par chance c’était un sycomore, un arbre à sa portée), il va lui ouvrir sa porte, et il va bien le recevoir, avec « joie » nous dit l’évangile. Dans sa spontanéité il ne calcule pas les conséquences de sa conversion : « Seigneur, je fais don aux pauvres de la moitié des mes biens et si j’ai fait du tort à quelqu’un – ce qui était fort probable – je vais lui rendre quatre fois. » Les gens seront-ils pour autant reconnaissant du geste de Zachée, rétabliront-ils cet homme dans sa dignité initiale, retrouvera-t-il sa place parmi la communauté d’Israël ? Rien n’est moins sûr !

Mais ce qu’il a retrouvé, la filiation d’Abraham, c’est grâce à quelqu’un, une personne dont le regard l’a touché. Ça s’appelle peut-être la grâce, l’évangile parle du « Salut qui est arrivé pour cette maison ». Qu’importe alors le regard des autres, si celui de Jésus rétablit l’homme pécheur dans la communion du Père. Les gens de la rue, les braves gens (comme on dit) ne sont pas enclins à l’amnistie, encore moins au pardon… ils veulent des coupables, étiquetés comme monstres ou parfaits salopards ! Le jugement populaire ne fait pas dans la nuance, il n’accepte pas que le Père de la parabole accueille avec joie le prodigue qui est de retour.

Pour « monsieur tout le monde », que les instituts de sondage soigne, l’humanité est faite de bons et de méchants, clairement identifiés. Jésus se moque des jugements des gens : il n’est pas venu pour aller dans leur sens. Il est venu pour une chose, et il le dit : « chercher et sauver ce qui était perdu ». C’est avec des femmes et des hommes semblable à Zachée qu’il fait des témoins, des disciples et parfois des Apôtres. Il prend l’humanité où l’on ne pensait pas aller la chercher pour en faire une création nouvelle. Le Salut, est arrivé « aujourd’hui » ! Il n’annonce pas un salut pour plus tard, après la mort, il dit bien que c’est maintenant, à partir de cet instant où lui, Jésus, il a franchit le seuil de cette maison, qu’il a rejoint cet homme, cette famille, cette communauté.

« Chez toi, Zachée ! Pas ici, sur le boulevard. Ce serait trop facile, trop éphémère. Trop de gens causent de Dieu ou à Dieu, en dehors de chez eux, en dehors de leur propre existence, là où l’on peut parler de tout et de rien, où ça n’engage pas. Non, aujourd’hui « Zachée, descends vite, il Me faut demeurer chez toi. » Là où tu vis. Là où tu t’arranges avec la vie, avec ce que en fais. Là où tu travailles, là où tu triches, car tu fais un métier où l’on triche et l’on vole. Là où tu souffres et où tu déposes le masque ; là où tu aimes, et où tu savoures quelques bonheurs furtifs. Là où tu dors et où tu rêves : à l’endroit de ton corps et des ses fatigues. A l’endroit de tes querelles avec les tiens, et de tes amitiés ; à l’endroit de tes questions et de tes angoisses. Pas à côté. Pas ailleurs. Chez toi. Celui qui S’est invité chez toi vient sans escorte, sans tribunal, sans dossier : c’est Dieu aux mains nues. Lui, le Créateur des mondes, à l’intelligence insondable, Il vient léger comme un matin naissant. Il peut cela. Il est le commencement, et le recommencement de tout commencement, car les siècles ne pèsent pas sur ses épaules. Il vient libre de tout programme, libre de tout préalable, libre pour toi, libre pour la rencontre. Il vient sans dégoût ; tu sais ce que ça veut dire, toi, Zachée le publicain. »*

P. Bernard Brajat

* Albert-Marie Besnard « Il faut que j’aille demeurer chez toi » Le Cerf 1978, collec « Epiphanie »