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Bartimée

dimanche 25 octobre 2009, par Bernard Brajat

La pitié est-elle seulement la dégénérescence du sentiment, ou fait-elle appel à quelque chose de plus profond, de plus viscéral en l’homme ? Parfois l’Evangile nous dit que Jésus est « ému jusqu’aux entrailles » : là, rien de tel ; cependant, on peut deviner que le cri du mendiant aveugle a dû toucher le Seigneur au cœur. Regardons avec attention la scène évangélique…

Ce Bartimée, mendiant aveugle, s’est vraiment bien placé… au bon endroit. En sortant de Jéricho, tous les pèlerins qui se dirigent vers Jérusalem pour la Pâques lui passent devant. Il est là, assis, notre homme. Il ne voit pas mais ses oreilles sont grandes ouvertes : il a entendu parler de Jésus, et dans le secret de sa nuit il aura eu tout le temps de se faire une opinion sur lui. Ainsi lorsqu’on lui annonce le passage de « Jésus de Nazareth » il l’appelle – dans un cri de grâce – : « fils de David ». Autrement dit, il en appelle au Messie. Dans l’inconscient collectif d’Israël le roi messianique doit s’intéresser à ses sujets et plus spécialement aux déshérités de son peuple, l’aveugle en fait partie.

Ceux qui rabrouent Bartimée et veulent le faire taire se montrent en définitive plus aveugles que l’aveugle. Ils ne voient pas que l’aveugle a vu du regard de la foi qui est Jésus. La foule nombreuse, et les disciples ont en tête certainement un rêve messianique de grandeur, ils n’ont pas intégré que le Serviteur porte un autre regard sur ce Règne. Encore une fois, la foule (mais c’est n’importe quelle foule, et finalement chacune, chacun d’entre nous) fonctionne sur le registre de l’exclusion. On le tient à l’écart. On veut faire taire celles et ceux qui ne sont pas comme nous.

Remarquez dans l’Evangile, frères et sœurs, chaque fois qu’il y a exclusion comment Jésus prend le contre pied de l’attitude générale : « Appelez-le », dit-il à ceux qui veulent le faire taire. Et comme toutes les foules, celle-ci est changeante : en un instant, en effet, les gens adressent un mot d’encouragement à l’aveugle. Celui-ci n’y voit toujours rien lorsqu’il « jette son manteau, bondit et court vers Jésus ». Et ce geste n’a rien d’anodin. Le livre de l’Exode prescrivait bien l’importance du manteau qui ne pouvait être « pris en gage » sans être rendu à l’indigent « avant le coucher du soleil ! C’est sa seule couverture, c’est le manteau dont il enveloppe son corps. S’il crie vers moi je l’écouterai, car je suis compatissant, moi ! ». Cet homme n’avait que son manteau pour le protéger du froid, et il n’hésite pas à s’en défaire, à abandonner sa pauvre sécurité. C’est ici le contraire de l’homme riche de l’Evangile de l’avant dernier dimanche : il abandonne tout pour venir vers Jésus.

« Que veux-tu que je fasse pour toi ? ». La réponse de notre homme est simple : « Maître que je voie ». Jésus a bien vu que ce pauvre avait déjà une vision intérieure éclairante, plus nette que ceux qui l’entourent. Il voyait déjà avec la lumière de la foi. C’est pourquoi Jésus lui dit : « va, ta foi t’a sauvé. ». En prenant toute sa place dans le peuple de Dieu il peut devenir témoin en marchant à la suite de Jésus : Bartimée est devenu un modèle de disciple.

C’était à peu près la même question que Jésus posait à Jacques et Jean dans l’Evangile de dimanche dernier : « Que voudriez-vous que je fasse pour vous ? » ; eux, les disciples labellisés de vieille date n’avaient exprimé qu’un souhait promotionnel : « siéger ». Lui, le disciple en devenir demande la grâce de voir clair. Et nous, disciples d’aujourd’hui, quelle est notre vision, notre foi et notre souhait ? Comment l’exprimons-nous au Seigneur ? Dans quelle perspective situons-nous nos priorités et nos demandes : sont-elles un désir brûlant d’accéder au Règne qui vient dans une communauté fraternelle, ou sont-elles l’expression de nos soifs de reconnaissance individuelle ? On ne construit pas le Royaume de Dieu avec la juxtaposition des intérêts individuels !

« Le Christ est « la lumière du monde » et il éclaire l’Eglise de sa lumière. Et comme la lune reçoit sa lumière du soleil afin d’éclairer elle aussi la nuit, ainsi l’Eglise, recevant la lumière du Christ, éclaire tous ceux qui se trouvent dans la nuit de l’ignorance… » disait Origène, penseur et théologien chrétien du 2ème / 3ème siècle. Et il poursuit : « Le soleil et la lune illuminent nos corps ; ainsi le Christ et l’Eglise illuminent nos esprits. Du moins les illuminent-ils si nous ne sommes pas des aveugles spirituels. Car, de même que le soleil et la lune ne laissent pas de répandre leur clarté sur les aveugles qui ne peuvent cependant accueillir la lumière, ainsi le Christ envoie sa lumière à nos esprits ; mais l’illumination n’aura lieu que si notre cécité n’y fait pas obstacle. S’il en est ainsi, que les aveugles suivent d’abord le Christ en criant : « Aie pitié de nous, Fils de David ! » et lorsqu’ils auront, grâce à lui, recouvré la vue, ils pourront être irradiés par la splendeur de la lumière.
Encore tous ceux qui voient ne sont-ils pas illuminés de manière égale par le Christ, mais chacun l’est à la mesure dont il peut recevoir la lumière. » *

P. Bernard Brajat

* Origène « Homélies sur la Genèse 1,5-7 » Le Cerf 1966, coll « Sources chrétiennes »