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Au revoir !

dimanche 28 août 2011, par Bernard Brajat

Etre disciple implique de savoir où l’on va mettre les pieds ! L’ Apôtre Pierre s’est fait traité de « Satan » par Jésus parce qu’il pouvait être un obstacle sur la route du Maître. Comprenons bien qu’il ne s’agit pas ici de quelque ressentiment de la part de Jésus à l’égard de Pierre qu’il vient de désigner comme le roc sur lequel il bâtira son Eglise. Peut-être est-il tout juste irrité de ce que Simon-Pierre n’ait pas bien compris ce dont il s’agit. Alors, il va préciser pour lui – comme pour nous – ce qu’implique le fait d’être devenus des disciples.

Nous croyons parfois que l’Evangile est un enseignement qui inviterait à gommer de nos vies épreuves et conflits : il n’en est rien ! Le disciple du Christ doit se situer lui-même dans un cheminement pascal. S’il ne le fait pas, la Bonne Nouvelle reste un message de fraternité, certes, mais il n’implique pas sa propre vie. Nous ne devons pas édulcorer l’Evangile selon notre convenance. Au risque d’en faire une « spiritualité » doucereuse et sans consistance ! Car il s’agit bien d’une « passion » comme le résume très bien le prophète Jérémie dans la première lecture : « Seigneur, tu as voulu me séduire, et je me suis laissé séduire ; tu m’as fait subir ta puissance, et tu l’as emporté. » Autrement dit, dans le jeu de l’appel – de toute « vocation » – se joue un rapport où l’affrontement n’est pas forcément absent. Au bout du compte ce jeu de séduction a bien marché, même si cela a entraîné pour lui des souffrances.

Qu’on le veuille ou non, frères et sœurs, on ne peut pas balayer de nos vies les souffrances et la Croix. Regardons cet autre passionné qu’est l’Apôtre Paul. Aujourd’hui dans cette lettre, dont nous entendions un extrait en 2ème lecture (Romains 12,1-2) il s’adresse à la communauté de Rome. Il ne la connaît pas encore et déjà il les exhorte à « offrir » leur « personne » et leur « vie en sacrifice saint, capable de plaire à Dieu… » Là encore il est question de sacrifice, comme si le sacrifice était constitutif de l’être chrétien ! Il s’adresse à une Eglise qu’il n’a pas fondée, qu’il n’a jamais vue, qu’il ne connaît que par ouï-dire. C’est pour ça que nous n’y trouvons pas d’allusions précises à la vie concrète comme c’est le cas dans les autres épîtres.

Mais lui, l’Apôtre, a déjà pu s’exprimer sur toutes les « tribulations » par lesquelles il est passé. Il a même détaillé ce qu’il du affronter : trahisons, incompréhensions… puis viennent les persécutions jusqu’à être roué de coups… sans oublier les éléments naturels auxquels il doit s’affronter et que sont tempêtes et naufrages. Ailleurs, il laisse entendre que sa santé est chancelante (quelle est la nature de cette « écharde dans sa chair » qu’il évoque à l’occasion) ? En a-t-il « rajouté un peu » ? C’est peu probable ! Même si la passion du Verbe nous le révèle comme quelqu’un d’entier, on a plutôt l’impression d’un apôtre qui n’a rien oublié du déroulement de son périple missionnaire.

Malgré tout, Paul a décidé d’aller « jusqu’au bout », de mener sa course pour l’Evangile jusqu’aux bornes de l’Occident (l’Espagne actuelle). A-t-il pu réaliser ce projet ? Nous n’en savons rien. Mais du moins cette épître aux Romains satisfait au désir qu’il a de leur annoncer l’Evangile : « Je me dois aux Grecs comme aux barbares, aux gens cultivés comme aux ignorants ; de là mon désir de vous annoncer l’Evangile, à vous aussi qui êtes à Rome » (1,14-15). Pour Paul, la « lettre » (l’épître) a toujours été un substitut de la parole apostolique. Et la réputation de cette communauté plantée dans la capitale impériale l’a certainement déterminé à envoyer un exposé de grande ampleur. Surtout qu’il lui faut parler de ce binôme « les Juifs / les nations », et mettre cette réalité en lien avec ce que nous pouvons savoir des débuts du christianisme à Rome.

« Comme les Juifs se soulevaient continuellement,
à l’instigation d’une certain Chrestos,
il (l’empereur Claude) les chassa de Rome » (Suetone, Claude 25)

Une agitation « messianique » autour d’un certain « Chrestos » (Christ, devenu nom propre de Jésus) a donc conduit l’empereur Claude (il régna de 41 à 54) à prendre des mesures d’expulsion à l’égard des Juifs ; parmi eux se trouvaient des judéo-chrétiens, comme le couple d’Aquilas et Priscille, qui était arrivé d’Italie à Corinthe en même temps que Paul (Actes 18,1-2). Cela suppose qu’au début des années 40, il y avait déjà des chrétiens à Rome, dans le monde juif des synagogues. Mais quand Paul écrit aux Romains (15 ans plus tard) il leur parle comme à des croyants qui sont issus en majorité des nations païennes. Et ça se comprend d’autant mieux que le décret de Claude a dû affaiblir les groupes judéo-chrétiens. De minoritaires, les pagano-chrétiens sont devenus majoritaires. Ici le risque n’est pas tant les menées judaïsantes dans la communauté, comme c’était le cas chez les Galates, qu’un certain « dédain » des croyants des nations envers les Juifs (judéo-chrétiens compris). Tendance qui a pu être renforcée par le contexte politique où la tension grandit entre Juifs et Romains, en Palestine. Alors, les Juifs sont mal vus à Rome. On pourrait parler aujourd’hui d’antisémitisme !

Ce raccourci historique est important pour bien comprendre pourquoi l’Apôtre Paul attache autant d’importance à la question de l’Israël qui ne reçoit pas le Christ. Et la considération que les croyants doivent garder à cet Israël. Alors, Paul nous parle du monde présent (entendons : les difficultés et les contradiction même de ce monde) pour nous inviter à passer à autre chose. Il leur dit bien : « Transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour savoir reconnaître quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait. »

Frères et sœurs, le départ d’un lieu, d’une ville, d’une région pour une autre région, une autre ville, c’est toujours l’occasion d’un nouveau commencement… là où la providence vous a placé. Du moins cela oblige-t-il à "renouveler sa façon de penser" ! Et le changement est parfois nécessaire dans la vie ; si, au fil des ans « le ressentiment a pu remplacer le ressenti » on sait alors qu’on ne progressera plus ici et qu’il faut aller voir ailleurs… Il faudra évidemment changer et s’adapter à cet « ailleurs » comme le fit avec tant d’apparente facilité et de génie l’Apôtre Paul, appelé Apôtres des Nations parce qu’il se sentait attiré inévitablement par le brassage des cultures, le bouillonnement de l’Evangile du Christ dans ces mondes nouveaux le passionnait.

Jésus en son temps ne faisait pas partie de la caste sacerdotale, ni d’aucune caste d’ailleurs. Il était donné à tous ; et à tous il donne encore aujourd’hui la vie de Dieu. Dans le peuple Juif nous dirions aujourd’hui qu’il n’était qu’un « laïc » et c’est cependant en lui qu’habite « la plénitude de la Divinité ». Sa mort n’a pas été un sacrifice accomplit dans le Temple comme il y en avait tant, mais dans sa mort sur la Croix il a entraîné en lui toute la plénitude de l’amour : c’est le sens de Pâques. C’est le sens du chemin pascal auquel tout disciple est invité : perdre sa vie à cause de lui, c’est vraiment la garder.

Pour finir entendons Saint-Augustin commenter le dernier verset de notre Evangile : « Vous entendez lire la résurrection du Christ dans l’Evangile. C’est cette résurrection qui est le fondement de notre foi. La Passion du Christ, les païens, les impies et les juifs la croient. Sa résurrection, personne, sinon les chrétiens. La Passion du Christ signifie les misères de cette vie. La résurrection du Christ montre la béatitude du monde à venir. Travaillons dans le présent. Espérons dans l’avenir. Maintenant, c’est le temps du labeur, viendra ensuite le temps de la récompense. »*

P. Bernard Brajat

* Saint-Augustin : sermon . Traduction J.R Bouchet, in « lectionnaire pour les dimanches et fêtes » le Cerf 1994