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Adultes dans la Foi

mardi 15 février 2011, par Bernard Brajat

Lorsque l’Apôtre Paul s’adresse aux chrétiens de Corinthe (à cette communauté qui lui est si chère, nous l’avons vu) il commence par mettre les pieds dans le plat au sujet des conflits qui ébranlent cette Eglise. Il parle bien de l’Evangile de la Croix qu’il leur a annoncé, même si certains l’ont oublié ; et il leur dit qu’il n’a « rien voulu connaître d’autre que Jésus Christ, ce Messie crucifié » (2ème lecture du 6 février : 1 Corinthiens 2,1-5) . Et pour parler de ce Salut qu’ils ont reçu avec enthousiasme, dans un premier temps, il évoque une « Sagesse » qui est celle de Dieu. Or cette Sagesse ne sera jamais autre chose qu’une « folie » pour ceux qui ne sont pas « adultes dans la foi ». L’expression qu’emploie Saint-Paul est importante. Elle laisse suggérer qu’on ne peut pas annoncer tout à n’importe qui et de n’importe quelle manière. A une époque où l’on parle de « nouvelle évangélisation », on ferait bien de s’en souvenir !

L’apôtre des Nations a appris avec le temps à moduler son langage en même temps qu’il domptait sa fougue naturelle. Il a appris à ses dépens qu’on ne peut donner des aliments solides à des nourrissons. N’est-ce pas lui qui dira plus loin dans cette même épître : « Lorsque j’étais enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme une enfant. A présent, nous voyons dans un miroir et de manière confuse, mais alors, ce sera face à face (…) alors, je connaîtrai comme je suis connu » (1 Corinthiens 13,11-12) ? Voilà bien ce qui nous change de l’homme sûr de lui qui parcourait les routes du Moyen-Orient pour combattre l’hérésie des disciples d’un certain Jésus ! Comme quoi, il est toujours possible de changer… Ce qui a fait dire à plus d’un commentateur que la théologie de Saint-Paul s’est construite au fur et à mesure de l’aventure missionnaire, et du terreau humain dont il disposait.

Il y a loin – à première vue – entre la sagesse d’un raisonnement et les exigences formulées par Jésus dans l’Evangile d’aujourd’hui ! La série d’exemples qu’il nous livre dans le passage que nous venons d’entendre pourraient nous laisser penser qu’il agit en « provocateur de l’impossible ». Lorsque nous entendons cet Evangile, nous entendons forcément Jésus se démarquer des applications habituelles de la Torah : « Vous avez appris… ; moi, je vous dis… ». Nous pourrions comprendre qu’il s’agit là d’une contestation de cette Loi, fondamentale pour le croyant en Israël ; ou encore d’une tentative de changer la Loi pour en substituer une nouvelle. Non : pas plus qu’il ne substitue une Loi nouvelle à l’ancienne, il n’ajoute de préceptes nouveaux ; il n’est pas venu abolir la Loi donnée aux anciens. En fait, il remplace les exigences du légalisme par celles beaucoup plus grandes de l’amour. C’est peut-être ce que l’apôtre Paul appelle une sagesse « pour ceux qui sont adultes dans la foi » et totalement opposée à « la sagesse de ceux qui dominent le monde et qui déjà se détruisent ».

Jésus enseigne une Justice qui va bien au delà de ce que demande la Loi. Il semble dire à ses disciples : « Ne restez pas à ce niveau-là » ! Si la justice vous demande de donner votre manteau, donnez aussi votre chemise. Si le code de comportement moral vous interdit un certain nombre de choses telles que, par exemple, de prendre la femme de votre voisin, surveillez même les désirs de votre cœur. Alors, ce nouvel enseignement de Jésus concernant la Torah est une source de grande insécurité… Mais une insécurité salutaire ! Si être bon consiste à ne pas commettre l’adultère, à ne pas tuer, à ne pas faire de faux témoignage, à ne pas exiger plus que ce que la loi exige, nous pourrons facilement nous sentir sûrs de nous. Car nous pouvons alors vérifier facilement si nous sommes justes, et si nous avons péché, nous savons quand, où et comment. Et cela donne un fort sentiment de sécurité. C’est justement la sécurité des pharisiens dont Jésus se méfie : « Si votre justice ne surpasse pas celles des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux. »

Alors, être fidèle à l’enseignement de Jésus consiste dans la pureté de l’intention, dans la surabondance de ce que l’on donne, dans la réparation des relations entre frères lorsque c’est nécessaire. Jésus donne à la Loi sa juste place dans la relation entre les hommes : elle pose les bornes nécessaires, des limites indispensables pour ne pas empiéter sur l’intégrité d’autrui. Pour Jésus, le croyant doit aller plus loin puisqu’il est appelé lui-même à devenir bien plus que ce qu’il est actuellement. L’apôtre Paul parlera de la nécessité pour le croyant de passer de la Loi à la foi. Il dira même qu’en Christ nous avons « changé de régime ». C’est dans une autre lettre, aux Galates cette fois-ci, qu’il précise sa pensée : « Avant la venue de la foi, nous étions gardés en captivité sous la loi, en vue de la foi qui devait être révélée. Ainsi – dit-il – la loi a été notre surveillant (en fait le mot exact est « pédagogue »), en attendant le Christ, afin que nous soyons justifiés par la foi. Mais après la venue de la foi, nous ne sommes plus soumis à ce surveillant » (Galates 3,23-25)

En ce nouveau régime ce n’est pas au nom de la Loi que l’on agit selon ce qu’elle exige : toute loi pénale formule des interdits, des limites à ne pas franchir (ce que Paul appelle le « surveillant » ou plus exactement le « pédagogue » : la loi étant ainsi comprise comme un apprentissage de la stature de l’homme adulte). Le décalogue formule donc des interdits, sauf pour un commandement qui concerne les parents. Non, ce nouveau régime pose la question du choix de faire exister l’autre ou de le laisser exister. Ce choix n’est pas vraiment spontané car il ne trouve pas sa source en nous-mêmes : il procède de l’accueil en nous d’un amour qui vient d’ailleurs.

A chacun de nous de faire cette véritable expérience spirituelle : l’Alliance nouvelle se conclut par l’accueil de l’Esprit, qui est Dieu lui-même répandu dans nos cœurs. C’est à chaque instant que nous devons l’identifier et lui donner notre adhésion.

P. Bernard Brajat