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A la fraction du pain

dimanche 8 mai 2011, par Bernard Brajat

Des deux hommes qui marchent ce soir-là sur la route d’Emmaüs, l’évangile de Saint-Luc ne nous dit à peu près rien… Au détour d’une phrase, l’évangéliste nous apprend que l’un d’eux se nomme Cléophas. Nous ne savons pas s’ils ont été disciples de la première heure ou s’ils le sont devenus au temps où Jésus parcourait les chemins de Galilée, appelant au gré des rencontres un jeune homme riche (qui s’en retournera tout triste de n’avoir pu répondre à son appel), un publicain du nom de Lévi… d’autres encore attirés par les mots entendus dans la bouche de Jésus de Nazareth (la « magie » du Verbe…) ou par ses actes de puissance… Qui était-il ce prophète pour avoir agrégé à sa personne, comme par magnétisme, tant de femmes et d’hommes différents ?

Nous savons aussi que « leurs yeux étaient aveuglés », incapables de reconnaître en cet inconnu le Jésus dont ils avaient tant espérés : c’est le lot commun de tous les récits d’apparition du Ressuscité… Ainsi Marie-Madeleine au matin de Pâques pense parler au jardinier. Ainsi sur la grève au bord du lac alors qu’ils ont péché toute la nuit sans rien prendre : ils voient cet inconnu, et il faudra que l’un d’entre eux – le disciple que Jésus aimait – le reconnaisse pour que Simon-Pierre se jette à l’eau !

Chacun de ceux qui l’avaient côtoyés mettaient leurs désirs particuliers en forme d’espérance. Cléophas exprime bien l’attente d’un peuple frustré d’un vrai Messie. Alors, il ressassent dans leur tête. Ce n’est pas seulement une lassitude passagère que manifestent nos deux voyageurs. C’est vraiment le ressenti d’un échec total ! Ils se sont éloignés de Jérusalem, de la communauté. Ils ont déjà pris leur distance avec elle. Et la communauté des disciples, sans Jésus, semble déjà se disloquer. Ils n’attendent plus rien de l’avenir. Ils ne sont qu’évocation du passé. Comme vous le savez : souvent, l’évocation du passé fait plus de mal que ce bien.

On entend parfois des réflexions désabusées autour de nous. Des réflexions de gens qui ont « tourné la page » et parlent du passé avec amertume nous pouvons en entendre tous les jours : « Aujourd’hui il n’y a plus de solidarité, chacun vit pour soi, défend ses propres intérêts sans se soucier d’une action collective… » ; ou bien : « Les parents sont au chômage, ils ne s’adressent plus la parole et à la maison c’est une perpétuelle tension. » Et encore : « le gamin s’enferme dans sa chambre, à 16 ans plus rien ne l’intéresse… ni les autres, ni Dieu ». Nous pouvons les comprendre, certes, aux jours où le réalisme l’emporte sur la folle espérance !

Oui, frères et sœurs, des réflexions désabusées nous pourrions en donner à la pelle. Mais devons-nous nous y résoudre ? Patiemment, « l’inconnu » du chemin pose ses questions d’apparence innocente… « Quels évènements ». Très vite, il remontera le sens de l’Histoire pour les faire arriver à la narration du matin de Pâques : « A vrai dire, nous avons été bouleversés par quelques femmes de notre groupe… ». Encore mieux : il la met en perspective. C’est ainsi qu’il les plonge dans le langage des prophètes : « Et, en partant de Moïse et de tous les Prophètes, il leur expliqua, dans toute l’Ecriture, ce qui le concernait. »

Ainsi, le compagnon inconnu du chemin s’est-il mué en pédagogue. Ainsi Jésus nous rejoint-il au cœur de nos questionnements, de nos doutes même ! Il n’est pas là pour juger ses frères mais pour faire renaître l’Espérance. Au delà de l’échec, parce qu’il a entendu de leurs bouches des mots sans lendemain, il a tout repris de leur vie, de leurs espérances : il les a livrés et projetés dans l’avenir. Et l’avenir est devenu possible ! C’est au feu du combat qu’il nous veut, non sur les lignes de nos regrets et des nostalgies de toutes sortes…

Sur la place publique, en ce jour de Pentecôte, Pierre lui aussi avait restitué l’aventure évangélique dans une dynamique. Il cite le psaume de David : « tu ne peux pas m’abandonner à la mort ni laisser ton fidèle connaître la corruption » ; et cette citation n’est pas un effet de style ! Pierre précise bien qu’au sujet de David on sait fort bien où il est enterré, mais en ce qui concerne sa descendance aboutie en Jésus de Nazareth, on sait une chose : c’est que le tombeau du matin de Pâques demeure vide. Et Pierre précise sa pensée : « Ce Jésus, Dieu l’a ressuscité ; nous tous, nous en sommes témoins. » (1ère lecture : Actes 2,33). Cette nouvelle-là doit vraiment changer quelque chose dans la vie des hommes : Dieu, ce matin du premier jour, a fait du neuf.

Nouveauté où l’homme n’est plus classé selon la race, la religion, la fortune, le niveau d’éducation ou de culture. Non, : « Dieu a fait du neuf dans la destinée humaine et dans la diversité de cette nature, et Pierre en témoigne vous invoquez comme Père « celui qui ne fait pas de différence entre les hommes », pour lui, seuls les actes comptent (2ème lecture : 1 Pierre 1,17).

Sur la route d’Emmaüs il se fait tard. Le soir décline, le jour baisse. Comme les deux disciples nous nous sommes tournés vers l’inconnu, nous l’avons supplié : « Reste avec nous ». Le suppliant, nous l’avons invité à notre table : aujourd’hui encore il a pris le pain, il a présenté la coupe, il a prononcé la bénédiction. Il a rendu grâce. Et leurs yeux s’ouvrent. Leurs yeux qui étaient aveuglés par la douleur, le goût amer de l’échec, les brutales désillusions, ces yeux-là s’ouvrent à la lumière du ressuscité car ils le reconnaissent au moment où il rompt le pain !

Puissent nos yeux le reconnaître maintenant à la fraction du pain.

P. Bernard Brajat